Je lis, tu lis, ils écrivent…

Alexis Jenni, L’art français de la guerre, Gallimard, 2011, 633 p.

Je ne lis jamais les prix Goncourt, une sorte de philosophie personnelle. Ou bien trois mois, trois ans plus tard, par hasard. Pourtant, depuis quelques années me titillaient tous ces romans, généralement à succès, qui nous parlent de guerre. Ceux de Jonathan Littell, Les Bienveillantes, de Yannick Haenel, Jan Karski, de Laurent Binet, HHHH. D’où ma curiosité pour celui-ci, sur la guerre lui aussi, spécialement sur les guerres coloniales françaises, Indochine, Algérie.

Cela commence par l’évocation d’une guerre plus récente, où la France participa aussi, celle du Golfe, très particulière, « moderne », postmoderne. L’hiver de l’année 1991, le narrateur reste au lit avec son amie, sous la couette, attendant de refaire l’amour. Dehors, il neige, les trains en France sont bloqués, et il s’est fait porter absent au travail. Il regarde la télévision. C’est la guerre du Golfe, la première. Les armées de l’Occident contre la quatrième armée du monde, celle de l’Irak, dans les tranchées. Mais il ne se passe rien, et c’est pourtant fascinant à regarder, à écouter. Les commentaires des experts et des journalistes vont bon train, commentant le vide sidéral. « On commenta le vide, on remplit le vide de courants d’air, on attendit; il ne se passa rien sauf ceci : l’armée revenait dans le corps social ». Cela s’appela l’opération « Tempête du désert ». Ce fut une guerre « propre » : les morts ne furent pas visibles, la mort frappa en masse. Contrairement à ce que d’aucuns prétendirent, la guerre eut bien lieu, la télévision en rendit compte. Mais ce fut une guerre d’un genre nouveau; elle fut, d’une certaine façon, bien moins réelle que celle de 14-18. Car c’était une guerre contre des pauvres, qui semblaient à peine appartenir à l’espèce humaine.

Et voilà notre héros viré de son entreprise à livrer des journaux publicitaires, boire des verres de blanc au comptoir. Jusqu’à ce qu’il rencontre un ancien d’Indochine, un certain Victorien Salagnon, officier parachutiste, artiste peintre de vocation. « Indochine », mot désuet, qui fleure bon sa guerre coloniale à la Française, sans grands moyens, sanglante et cruelle, plus vraie, semble-t-il, que ne le sera « Tempête du désert ». Salagnon : vingt ans de guerre, de 1944 à 1962. Une guerre continue, sans gloire, sans un Homère qui la raconte, une guerre sans postérité, une guerre purement française, dont Jenni se fait le narrateur scrupuleux et réflexif.

On est tout prêt à se laisser embarquer dans ce gros pavé plein de sang et de neige et de sueur et de boue. Peu à peu, on se demande ce qu’au juste, l’auteur veut nous dire. On se le représente comme un grand gamin passionné de faits militaires, comme il en est tant, de batailles, de stratégie, d’armes, fréquentant assidument des librairies spécialisées en militaria, connaissant par cœur tous les films de guerre. Sauf que lui a grandi et serait resté le même qu’à dix ans, avec mille lectures en plus. Les guerres qu’il nous relate, autour de la figure très française de Victorien Salagnon, quel sens ont-elles ? Ainsi, rejoindre un maquis en France en 1944 semble, à lire ce roman, une chose toute contingente. On fait la guerre pour faire la guerre, on ne combat pas le nazisme. On a dit que le roman d’Alexis Jenni rappelait ceux de Malraux. Malraux, dans ses romans et dans sa vie, s’était engagé pour une cause. Jenni n’est mu, semble-t-il, que par la fascination de la guerre pour elle-même, avec en outre une vague tristesse à l’égard de la France.

Quand le narrateur au début du roman regardait les images vides de la guerre du Golfe, sa compagne, à ses côtés, lui demandait ce qui là l’intéressait. « Tu n’es plus un petit garçon », lui disait-elle. Elle avait tort de le croire. Il n’en est pas moins vrai que la guerre nous fascine tous. Nous sommes tous prêts à revoir Apocalypse Now et autres Good Morning Vietnam,Full Metal Jacket ou encoreVoyage au bout de l’enfer. Mais d’ici à collectionner, à notre âge, des soldats de plomb, il y a une marge. On dirait que Jenni est resté à ce stade infantile. L’Histoire et les histoires que nous narre ce gros roman sont entrelardées de vagues considérations définitives, genre café du commerce, sur la race, la guerre sociale, le sang de sa lignée, la France, etc., tous propos gratuits, réversibles comme tous ceux qui prétendent dire le vrai ultime, et qui hélas n’atteignent jamais l’humour parfois fulgurant des « brèves de comptoir ». 

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