Peut-on être une crapule et un héros ? Un antisémite et un sauveur de Juifs ? Ces questions ne sont pas théoriques, elles se posent avec régularité lorsque Yad Vashem (v. encadré) envisage de décerner sa « médaille des Justes ».
Qui ne connaît Oskar Schindler et sa fameuse liste ? L’extraordinaire Allemand qui sauva plus de 1.100 Juifs, au péril de sa vie, allant même jusqu’à Auschwitz pour en arracher ses ouvrières juives ? Qui, plus que lui, a mérité le titre de « Juste parmi les Nations » ?
Et pourtant, en 1963 cet honneur lui fut refusé : c’est que Schindler, membre du parti nazi, était alors considéré par beaucoup comme un opportuniste sans scrupules, un homme qui avait fait fortune en employant des travailleurs juifs dans une usine volée à un Juif.
Ce n’est que trente ans plus tard, en 1993 -20 ans après sa mort- qu’il reçut ce titre. C’est que la « médaille des Justes » n’est décernée qu’après une longue et minutieuse enquête menée par les historiens de Yad Vashem.
Raison pour laquelle, depuis 1953, le mémorial n’a décerné cette récompense qu’à environ 24.000 personnes. Et ne l’a retirée, après une enquête toute aussi minutieuse, qu’à six d’entre elles.
Parmi ces Justes, on compte 1.584 Belges et c’est la nomination de l’un d’eux, Robert de Foy, qui fait polémique en ce moment à Jérusalem. Or, Robert de Foy ne fut certes pas une personnalité quelconque.
Ce haut fonctionnaire dirigea la Sûreté, notre service de renseignements, de 1934 à 1943, date à laquelle il devint Secrétaire Général* à la Justice jusqu’en septembre 44. C’est à ce dernier poste qu’il sauva plusieurs centaines de Juifs emprisonnés à la caserne Dossin.
Il « égarait » leurs dossiers, les falsifiait, les encourageait à demander leur libération pour cause de maladie ou de mariage avec une « Aryenne », etc. Tout cela fit que Robert de Foy fut reconnu, à la satisfaction générale, comme « Juste » en 1975.
Mais, voici peu, une Américaine, Sonia Pressman-Fuentes, a remis en question cette édifiante carrière. Elle a porte plainte auprès de Yad Vashem, qui, après réflexion, a décidé de réexaminer le cas Robert de Foy.
C’est qu’elle a fourni des documents recueillis par Frank Caestecker, historien de l’Université de Gand, spécialisé dans les politiques d’immigration. Des archives qui montrent que R. de Foy a refusé l’asile à plusieurs centaines de Juifs.
Y compris aux parents de Sophie Pressman : établi à Berlin depuis les années 20, ce couple de Juifs polonais fuit le nazisme en 1934 pour la Belgique. De Foy recommanda de les expulser vers la Pologne. Camille Huysmans, alors bourgmestre d’Anvers, refusa d’obtempérer.
De Foy envoya alors la police pour les arrêter, mais les Pressman parvinrent à fuir aux Etats-Unis. Selon l’historien, M. de Foy, farouche partisan d’une stricte régulation de l’immigration, eut une « attitude inhumaine » envers les demandeurs d’asile juifs.
Il dénonçait aussi avec virulence le « manque de scrupules » des Juifs de Belgique venant en aide aux fuyards. En 1938, il fit même procéder en secret à l’arrestation de réfugiés. Cinquante furent renvoyés en Allemagne avant que le Parlement, scandalisé, ne mette son holà.
Juste récompense ou erreur de casting ?
Toujours selon F. Caestecker, Robert de Foy entretenait aussi de bons contacts avec la Gestapo allemande, surtout dans le cadre de la lutte anticommuniste. On put le vérifier en juillet 40, lorsque, avec d’autres hauts fonctionnaires belges, il fut arrêté par les Allemands.
Il fut très rapidement libéré sur intervention personnelle du redoutable Reinhard Heydrich, chef de la Gestapo. Mais, la guerre finie, la Justice, après enquête, le lava de tout soupçon de collaboration…
Alors, sa médaille des Justes, juste récompense ou erreur de casting ? Qu’est-ce qui prime : le xénophobe détestable des années 30 ou le héros discret de 43-44 ? Ses partisans diront que R. de Foy ne faisait qu’appliquer la politique des gouvernements belges d’avant-guerre.
Et qu’à l’époque, nul -pas même les nazis- n’imaginait le judéocide. Ses adversaires mettront en doute ses motivations : fin 1943, toute personne bien informée se doutait que l’Allemagne allait perdre la guerre. Sauver des Juifs garantissait donc l’avenir.
On se gardera de prendre position. Ce sont les spécialistes de Yad Vashem qui auront la lourde charge de trancher. On se permettra néanmoins d’être sensible à une proposition de Sonia Pressman-Fuentes.
Elle suggère de décerner la médaille des Justes à Camille Huysmans, bourgmestre d’Anvers de 1933 à 1940. M. Caestecker a établi que, rien qu’en 1933, il s’était battu pour éviter l’expulsion de 227 Juifs polonais. Contre le ministre de la Justice. Et contre Robert de Foy.
* Secrétaires généraux : avant de partir à Londres, le gouvernement belge avait laissé ces hauts fonctionnaires maintenir la continuité de l’administration dans chacun des ministères. Très vite, les Allemands les remplacèrent par des collaborateurs dévoués à leur cause.
C’est en 1953 que la Knesset passa une loi fondant Yad Vashem, le « Mémorial national du souvenir des martyrs et héros de la Shoah ». Elle décida en même temps d’honorer le souvenir des « Justes parmi les Nations qui ont mis leur vie en danger pour sauver des Juifs ».
Depuis 1963, c’est une commission dirigée par un Juge de la Cour suprême qui décerne ce titre. Pour l’obtenir, il faut remplir trois conditions :
– avoir apporté une aide dans des situations où les Juifs étaient impuissants et menacés de mort ou de déportation vers les camps de concentration
– avoir été conscient qu’en apportant cette aide, le sauveteur risquait sa vie, sa sécurité ou sa liberté personnelle, les nazis considérant l’assistance aux Juifs comme un crime
– n’avoir recherché aucune récompense ou compensation matérielle en contrepartie de l’aide apportée.