Les faits. Le 30 septembre 2000, au carrefour de Netzarim, dans la bande de Gaza, un enfant perdait la vie dans les bras de son père. Et la machine médiatique n’a pas attendu pour s’emballer : les uns, Charles Enderlin, journaliste de France 2 en tête, accusant les balles israéliennes d’avoir tué le jeune Mohamed Al-Dura, entrainant la seconde intifada et ses nombreux morts.
Les autres, menés par l’agence Mena et Philippe Karsenty, défendant la thèse de la mise en scène et accusant Enderlin de conspirationnisme, prétendant que l’enfant vit toujours. Alors que plusieurs procédures judiciaires sont en cours et que les jugements déjà rendus se contredisent, la polémique se poursuit. Cette affaire, vieille de plus de onze ans, ne s’arrêtera-t-elle donc jamais ? Complot, désinformation ou réalité : peut-on défendre avec certitude l’une ou l’autre thèse ? Saura-t-on un jour vraiment qui a tué le jeune Al-Dura ? Nous avons interrogé des journalistes, professeurs. A chacun sa version, y compris celle du doute.
Directeur général de Télé-Bruxelles de 1996 à 2006, Michel Huisman a écrit la pièce Intox présentée au Théâtre Le Public en 2010. « La vidéo dont je parle a été montée par l’agence Mena », rappelle-t-il. « On me l’avait fait parvenir alors que j’étais directeur général de Télé-Bruxelles. Ebranlé par cette affaire, je l’avais donnée à mon rédac chef pour qu’il la visionne et en discute avec ses journalistes. Mais la cassette a disparu et le débat n’a jamais eu lieu. Quand j’ai quitté mes fonctions, j’ai donc décidé d’écrire cette pièce ». Michel Huisman revient sur le traitement de l’information : « Je pense d’abord qu’il n’y a pas que de bons journalistes, et que se cacher derrière l’éthique n’est valable que si on est face à un journaliste intègre. Ensuite, il faut savoir qu’il y a toujours un aspect financier, surtout dans les médias, 5e pouvoir, derrière qui il y a un conseil d’administration, souvent des actionnaires, qui sont parfois eux-mêmes les Etats et qui veulent que cela rapporte quelque chose. Il y a donc des intérêts en jeu qui risquent à tout moment de brouiller les cartes. Dans l’affaire Al-Dura, les cartes sont à la fois lisibles et brouillées : par le média télévisuel et par, sans doute, le journaliste et le caméraman sur place, ou pas, puisque Charles Enderlina avoué qu’il n’y était pas et a donc menti sur ce point. C’est une affaire qui montre à quel point nous, citoyens lambda, qui essayons de nous informer, pouvons être manipulés. Je pense qu’un jour, on connaîtra la vérité, mais à l’heure actuelle, on ne peut que s’interroger. Enderlin, que j’estime énormément, affirme que les tirs venaient de la position israélienne, alors qu’il ne pouvait pas le savoir. Quand on s’est trompé, il faut le reconnaître. Les journalistes n’ont plus les moyens, plus le temps, et ne sont pas seuls responsables. Il aurait été tellement facile de l’excuser, mais il reste virulent et campe sur ses positions. C’est grave, d’autant que cela a mis le feu aux poudres. On peut se demander pourquoi les Israéliens, accusés, se sont tus. Mais commencer à dire “c’est pas moi, c’est les autres”, ajouté à cela que cette intifada arrangeait les extrémistes israéliens, sont peut-être des motifs suffisants. Karsenty n’est pas prophète en Israël aujourd’hui. Cela n’intéresse pas Israël qu’on fasse la lumière sur cette affaire. Et les extrémistes israéliens comme palestiniens y trouvent leur compte ».
Journaliste belge, Ouri Wesoly écrit notamment pour le site du CCLJ (www.cclj.be). « Il existe certainement un doute, raisonnable et légitime sur l’origine des coups de feu qui ont tué le petit MohamedAl-Dura et blessé son père », estime-t-il. « Ce n’est qu’ensuite que sont venues les certitudes : par exemple, celle qu’à partir de ce “doute raisonnable”, une certaine droite a bâti une de ces théories du complot qu’on croyait réservées au monde arabe. Les partisans de cette théorie ont la certitude que Charles Enderlin, Juif sioniste ayant fait son alya dans les années 70, a monté un vaste complot pro-palestinien. Et que le but de ce complot était de salir l’armée israélienne. Comment ? En faisant croire qu’elle avait tué le petit Al-Dura et blessé son père alors que, “en réalité”, personne ne leur a tiré dessus et certainement pas les Israéliens. Autre certitude : à partir de ce postulat, cette même droite a déversé sur Charles Enderlin un torrent d’invectives, d’insultes et d’attaques haineuses, humainement répugnantes et politiquement scandaleuses. Comme on le sait, “pour que le mal l’emporte, il suffit que les gens de bien ne fassent rien”. “De bien” ou non, il existe des gens qui ne sont pas résignés à laisser faire. Cela aussi, c’est une certitude ».
Claude Askolovitch est journaliste au Point et signataire de l’appel de soutien à Charles Enderlin en juin 2008. Sa ligne ? « Soutien inconditionnel à Enderlin contre des agitateurs comme Karsenty », déclare-t-il.« C’est une position affective, morale, politique, raisonnée : la paranoïa et le glissement à l’extrême droite d’une partie de la Diaspora est terrifiant, et ce qu’on a appelé l’affaire Al-Dura en a été un prétexte et un vecteur. Danièle, la femme de Charles, a été agressée, Charles a été menacé, sali, diffamé, littéralement interdit de communautés juives, par des activistes ou des exaltés, ou des égarés. On a vu d’aimables Juifs expliquer qu’un enfant mort ne l’était pas, ou expliquer à un père ayant perdu son fils qu’il était un menteur; les mêmes aimables Juifs ont ergoté dans le sang et la souffrance… Jugez l’aberration : l’affaire Enderlin a plus occupé les passions juives françaises que l’assassinat de Rabin ou les drames sociaux en Israël, le racisme, les violences, tous les glissements de cette société qui nous est chère. Dans un tel contexte, il n’y a pas (plus) de débat possible sur le doute (d’où est partie la balle ?), ou sur un reportage (imprudent, irréprochable ?). Charles Enderlin est un grand journaliste, un des meilleurs connaisseurs de la réalité israélienne et palestinienne, c’est un Juif et un Israélien, c’est quelqu’un que je considère fièrement comme un ami, quelqu’un aussi avec lequel je peux débattre et être en désaccord (pas sur l’essentiel), et il a été victime de ce qui peut devenir un fascisme juif, si on ne le combat pas : cette vérité-là, fut-elle incomplète, est la seule qui me guide dans cette affaire ».
Ancien journaliste au Monde et ancien rédacteur en chef de Regards, auteur de plusieurs essais dont Lettre à mes amis propalestiniens (éd. La Martinière) et Ariel Sharon (Perrin), Luc Rosenzweig préfère parler d’« affaire France 2-Charles Enderlin » plutôt que d’affaire Al-Dura. « Le 14 février prochain, le cameraman Talal Abou Rahma sera fixé sur son sort en France avec l’arrêt de la Cour de cassation relatif au pourvoi introduit par France 2 contre le jugement de la Cour d’Appel de Paris qui déboutait les plaignants de leurs demandes de condamnation de PhilippeKarsenty, le principal accusateur d’Enderlin. Quelle que soit l’issue de cette procédure, elle aura permis de mettre en lumière les contradictions, mensonges et manipulations auxquelles se sont livrés le correspondant de France 2à Jérusalem et son caméraman présent à Gaza. Les faits et arguments qui accréditent la thèse de la mise en scène sont présentés dans le documentaire de la journaliste allemande Esther Shapira, diffusé par l’ARD, la principale chaîne allemande. Curieusement d’ailleurs, France 2 n’a pas jugé utile de poursuivre en justice ce film qui, pourtant, l’accable… ». Luc Rosenzweig relève : « S’ils avaient vraiment été soucieux de faire surgir la vérité, France 2 et Charles Enderlin ne se seraient pas efforcés de torpiller la seule initiative qui aurait pu établir les faits de manière incontestable : l’examen, par un collège de médecins légistes indépendants, des blessures prétendument infligées par les soldats israéliens au père de l’enfant. Cette expertise avait fait, dans un premier temps, l’objet d’un accord entre la direction de France 2 et le président du CRIF Richard Prasquier, à l’occasion de négociations engagées sous l’égide de la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme). S’étant aperçu que cette procédure risquait de confondre les faussaires, France 2 et Charles Enderlin se sont défilés sous des prétextes fallacieux. C’est pourquoi je persiste et signe, comme je l’ai fait en tant que témoin lors de divers procès relatifs à cette affaire : France 2, Charles Enderlin et Talal Abou Rahma se sont livrés à une méprisable opération de désinformationdont les conséquences furent dramatiques. Les mensonges réitérés pendant plus d’une décennie par Charles Enderlin doivent être pris pour ce qu’ils sont : un misérable kit de survie professionnelle ».
Simon Epstein est historien et professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem. Il se positionne contre le complot, mais pour la faute : « Il n’y a pas eu de conspiration et toutes les thèses qui disent qu’il y a eu un complot médiatique organisé par Enderlin pour faire accuser Israël de l’assassinat d’un enfant qui n’a pas été tué sont aberrantes. Cette histoire a été inventée par une petite équipe d’Israéliens qui explique aussi qu’Yitzhak Rabin n’a pas été assassiné ou l’a été par les Services secrets israéliens. Mais je considère, par ailleurs, que Charles Enderlin a commis une faute journalistique. Il est détaché à Jérusalem et a un correspondant dans la bande de Gaza qui est palestinien et qui lui dit que les Israéliens ont tué Al-Dura. Or, je prétends de manière absolue que son correspondant n’est pas crédible, parce que le jour du déclenchement de l’intifada, un Palestinien comme Talal Abou Rahma, professionnel mais aussi militant engagé, ne peut pas dire : ce sont peut-être les Palestiniens qui ont tué Al-Dura. La faute d’Enderlin est de faire confiance à son représentant et de répéter que ce sont les Israéliens, parce qu’on ne peut pas le savoir. Charles est un ami, et je lui ai dit ce que je pensais. Il m’a répondu qu’il travaillait avec ce Talal depuis très longtemps et qu’il avait confiance en lui ». Simon Epstein poursuit : « Toute la campagne qui fait de lui un monstre est inadmissible, mais les deux systèmes se sont engagés jusqu’à la mort. Enderlin a le soutien de l’ultra-gauche antisémite et de beaucoup de Juifs, certains honnêtes, d’autres antisionistes. Comme Karsenty a le soutien de Juifs honnêtes et d’autres qui ne le sont pas. A partir du moment où l’affaire dégénère en combat juridique, cela n’a plus aucune logique. Selon moi, il y aura à chaque fois un nouveau procès, un nouveau jugement. Il y a des affaires comme ça, qui restent ouvertes… ».