Jacques Tarnéro, Le nom de trop. Israël illégitime ?, préface de P.-A. Taguieff, Armand Colin, 263 p.
L’essai de Jacques Tarnéro tient du cri de rage, d’impuissance, de colère. La détestation universelle d’Israël dont nous sommes témoins, que nous constatons jour après jour, dans la presse, à la télévision, dans les dîners en ville, nous laisse sans voix pour peu qu’on soit (encore) de gauche. Car là est bien la question. Shver tsu zayn a yid(il est dur d’être juif), disait-on jadis en yiddish. Que dire alors, aujourd’hui, quand on se positionne comme Juif de gauche ? Eh bien, on est dans la mauvaise conscience. De se dire que les victimes (arabes) ne sont peut-être pas si victimes que cela. Que les coupables (juifs, « sionistes ») ne sont peut-être et pas davantage aussi coupables qu’on le dit partout. Même après la énième guerre du Liban, même après la répression dans la bande de Gaza. Bref, le cul (et la pensée) entre deux chaises, on est mal. L’ouvrage, faut-il le dire, honnête, scrupuleux, sincère, se ressent de ce malaise propre à de nombreux intellectuels occidentaux issus de la gauche, voire de l’extrême gauche, et qui, aujourd’hui, non seulement ont viré leur cuti léniniste (version trotskyste ou maoïste) des années soixante et encore soixante-dix, mais n’hésitent plus à appeler un chat un chat, à appeler clairement antisémitisme toute pensée pour qui le nom « juif » ou « Israël » n’est pas aussitôt et évidemment légitime. Il y avait jadis une prétendue « question juive », et chacun y allait de sa solution. Ainsi, disait-on, le socialisme résoudrait l’antisémitisme. Evidemment, puisqu’il n’y aurait plus de Juifs ! Et je ne parle même pas de la « Solution finale ». Aujourd’hui, semble-t-il, et au-delà même d’une éventuelle condamnation ou réprobation de telle politique de tel gouvernement israélien, ce qui est toujours légitime (et bon nombre de Juifs et d’Israéliens heureusement abondent en ce sens), c’est Israël en tant qu’Etat, en tant qu’Etat des Juifs, qui pose question. Ce serait là le mal absolu, pourquoi la terre ne tourne pas rond, pourquoi il y a du malheur dans le monde, etc. En somme, on tient les mêmes discours que jadis à propos des Juifs. Tarnéro le répète après bien d’autres : les Juifs ont la cote pour autant qu’après la Shoah, ils conservent leur statut émouvant de victimes. Mais le Juif en armes qui entend vendre chèrement sa peau, c’est l’horreur et l’abomination, et la cause de tous les dysfonctionnements sur terre. Comme l’écrit Tarnéro : de quoi Israël est-il coupable ? Et d’abord cette autre question : coupable de faire ou coupable d’être ? Tout est là. Mais au-delà, et c’est en dernier ressort l’enjeu véritable de ce livre, ce n’est pas tant le conflit interminable, qui donna déjà lieu à tant de livres et de films, entre Israël et les Palestiniens ou les Arabes en général, qui est le sujet de ce livre. C’est un autre conflit, non plus local cette fois, mais planétaire, qui a commencé à se dérouler ici même, sous nos yeux, chez nous, en Europe, entre les valeurs occidentales de démocratie et de respect des libertés individuelles d’un côté, et de l’autre, l’obscurantisme islamiste (ou, selon les visions, simplement islamiques) pour qui la charia est le fondement de toute politique. Et sur ce plan, nous n’en sommes qu’au début. A ce titre, les derniers mots de Tarnéro sont à méditer : « Ce qui menace Israël nous menace ».
Colette Fellous, Un amour de frère, Gallimard, 181 p.
On est sensible ou non à l’univers de Colette Fellous. Comme pour celui d’Annie Ernaux ou de Modiano, il y a des aficionados, dont je suis. J’aime la délicatesse de son trait, la subtilité des passages d’un registre à l’autre, d’un sédiment temporel à l’autre, du souvenir d’un lieu à un autre, Tunis (l’enfance, les années cinquante), Paris (les études, la fin des années soixante quand les juke-boxfont entendre These boots are made for walking). Et l’amour, les amours. Et la mort, qui rôde. C’est le sujet central, ici, de ce récit : la mort de son frère plus âgé de quelques années, Georgy, dans la nuit d’un 1er mai, d’un arrêt du cœur, à 27 ans.
Un amour de frère est ce récit de la mémoire et de la fidélité, univers sensoriel et mélancolique qui est le propre de Colette Fellous. C’est aussi un roman d’apprentissage, mais sciemment désordonné, au fil de la mémoire anarchique et amoureuse des jours et des pays. Ah, le Quartier latin de ce temps-là ! Les connaisseurs apprécieront…