Samuel Ghiles-Meilhac : L’histoire du CRIF

Docteur en sociologie, Samuel Ghiles-Meilhac vient de publier un livre consacré à l’histoireet aux modes d’action du Conseil représentatif des institutions juives de France (Le CRIF. De la Résistance juive à la tentation du lobby,éd. Robert Laffont). Une analyse critique d’une organisation représentative juive qu’il livrera au CCLJ le 29 février 2012.

Est-ce Théo Klein qui a fait du CRIF un véritable interlocuteur de la communauté juive face aux pouvoirs publics français ? Lorsqu’il se constitue en 1943, le CRIF est avant tout un lieu de rassemblement, de survie et de résistance. Même si, dès les années 70, des voix expriment la volonté de se faire entendre politiquement, c’est effectivement Théo Klein qui fait entrer le CRIF sur la scène publique. Par l’histoire qu’il incarne et par sa longue expérience des institutions communautaires, cet avocat d’affaires va jouer un rôle déterminant dans l’évolution du CRIF à partir de sa présidence en 1983. Sa proximité de personnalités socialistes de premier plan lui permet de faire du CRIF l’interlocuteur privilégié des pouvoirs publics. A travers ses différents canaux, Théo Klein lance le dîner annuel du CRIF en 1985. L’idée sous-jacente de ce dîner est la nécessité d’un débat public et régulier entre la communauté juive organisée et le pouvoir politique.

Les années 90 sont-elles placées sous le signe du consensus ? Sous la présidence de Henri Hajdenberg (1995-2001), le CRIF s’investit activement dans la lutte contre le Front national, dans le soutien au processus de paix, quitte à créer des frictions avec Israël et au sein de la communauté juive, et dans le combat pour la reconnaissance de la responsabilité française dans la déportation des Juifs de France. On assiste à une véritable symbiose entre les institutions juives et la République. En apparence, cette présidence est consensuelle, car cette symbiose n’est pas étrangère à la proximité entre le CRIF et le pouvoir socialiste. Sous Jospin, des responsables de droite refusent ainsi de venir au dîner du CRIF parce qu’ils considèrent que ce dîner est une plate-forme politique utilisée par Lionel Jospin.

La présidence de Roger Cukierman (2001-2007) marque-t-elleune rupture ? Le dîner du CRIF devait prendre la forme d’un dialogue. Avec Roger Cukierman, les choses changent et le président du CRIF formule des exigences, entrant ainsi en confrontation avec le pouvoir politique. En revanche, ce changement de style peut être perçu comme une évolution positive. Quand il tonne devant Lionel Jospin ou Jacques Chirac que le gouvernement ne prend pas les mesures nécessaires face à la montée de l’antisémitisme, il affirme son autonomie à l’égard du monde politique. On peut critiquer le CRIF lorsqu’il dramatise les enjeux en laissant entendre qu’on est revenu dans les années 30, mais on peut reconnaître qu’il remplit sa mission lorsqu’il canalise l’émotion collective juive en l’exprimant face au gouvernement. C’est peut-être mieux de le voir entrer en confrontation avec le monde politique que d’avoir des responsables communautaires prêts à monter des milices de défense.

Est-il possible de porter une parole collective juive ? Depuis une dizaine d’années, je pense que c’est devenu une mission impossible puisqu’elle insatisfait toujours un monde juif extrêmement fragmenté. L’unanimité peut se retrouver autour de la mémoire de la Shoah ou de l’attachement de principe à Israël. Pour le reste, c’est extrêmement difficile. Si un président du CRIF porte un discours critique sur Israël ou sur des comportements de la communauté juive par rapport à Israël, il risque de s’isoler d’une partie de sa base qui le taxera d’illégitimité. Mais si d’autre part, il tient un discours de défense intransigeante de la politique israélienne allant à l’encontre d’une pensée politique européenne, ce représentant risque alors de perdre sa crédi-bilité auprès des pouvoirs publics. Le CRIF veut à la fois se positionner comme un lobby pro-israélien, porter la voix de la communauté juive sur différents enjeux, lutter contre l’antisémitisme et diffuser des idées à travers des publications ou des colloques. Le CRIF se veut un peu tout à la fois, mais sans en avoir les moyens humains et financiers.  

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