L’école Beth Aviv et le nom d’Ouzia sont pour toujours indissociablement liés. Ce projet éducatif, sans autre équivalent dans la communauté juive, aura sans conteste fait de cette femme à la curiosité insatiable une véritable personnalité, un « guide » reconnu par ses pairs et apprécié du plus grand nombre.
Paulette Zandberg, mieux connue sous le nom d’Ouzia, nait le 16 octobre 1940, dans le camp de transit français d’Agde (dans l’Hérault). Avec sa maman, Amalia Farkas, roumaine, et son papa, Jacob Zandberg, polonais, c’est dans ce « centre de rassemblement des étrangers », créé début 1939 pour les réfugiés espagnols, qu’elle passera ses premiers mois de vie. De retour en Belgique en 1942, Ouzia est cachée au sein d’une famille non juive dont elle ne gardera que peu de souvenirs. Sa mère, couturière, vient la voir dès qu’elle peut, tandis que son père, cuisinier, tente discrètement de faire passer à sa famille quelque nourriture.
Mais en 1943, Ouzia n’a pas encore trois ans qu’elle se fait arrêter avec un groupe d’enfants. Elle passera 48 heures dans un commissariat de la police allemande, avenue Louise, à Bruxelles, avant que la Reine Elisabeth n’intervienne en faveur de tous les enfants de moins de 12 ans… Ouzia est envoyée dans une pouponnière, rue Victor Allard à Uccle, où informée par le Comité de Défense des Juifs sa mère la retrouve à la fin de la guerre.
Après un séjour de revalidation à l’Hôpital Saint-Pierre, Ouzia déménage avec sa famille à Anvers en 1947. Jacob Zandbergtente d’ouvrir une boucherie casher, mais la concurrence juive en décide autrement. Il sera certes boucher, juif, mais pas casher. Ouzia suit sa scolarité au Collège francophone Marie-Josée, au sein d’un milieu huppé dans lequel elle ne se reconnait pas. Cible d’insultes notamment antisémites, elle quitte l’établissement un an plus tard pour l’école religieuse Yesodei HaTorah. Elle y est très bien accueillie, mais sa famille n’appliquant pas les traditions et règles de la religion juive de façon aussi rigoureuse que ses amies -la boucherie de son père n’est d’ailleurs pas casher-, le décalage réapparaît.
« Ces expériences ont permis à ma mère de fréquenter des cercles très différents en restant à l’écoute de chacun tout en conservant son indépendance d’esprit », affirme Eve, sa fille aînée. « Ballotée d’un endroit à l’autre sans explications de la part des adultes et donc sans pouvoir mettre des mots sur ce qu’elle vivait, son parcours pendant la guerre l’a amenée à penser qu’on ne doit jamais abandonner personne, enfant comme adulte. C’est ce qui l’a guidée, dans ses choix éducatifs, comme dans son cercle amical et familial ».
Après une année de mouvement de jeunesse au Bne Akiva, elle choisit l’Hashomer Hatzair. Paulette se fera désormais appeler Ouzia.
Une ligne de conduite
Ouzia a 13 ans lorsqu’elle revient à Bruxelles, en 1953. Rue Saint-Michel, dans le centre-ville, sa mère Amalia ouvre son restaurant « La Varsovienne », réputé pour sa cuisine d’Europe de l’Est. Ouzia termine ses études au Lycée Gatti de Gamond et, pourtant critique à l’égard des idées de l’Hashomer, décide de partir en Israël. « A l’époque, Ouzia devait avoir 16 ans, elle était déjà droite, claire et peu influençable »,se souvient Viviane Blasband, une de ses amies proches.« Elle était la seule de tout le mouvement à prendre position contre la ligne du Parti, et on l’admirait d’oser cela. Ce n’était pas une révolutionnaire, mais elle se tenait à une ligne de conduite et n’y dérogeait pas ». Après six mois passés à Jérusalem et six mois au kibboutz Hatzor, Ouzia rentre en Belgique. Elle suivra l’Ecole normale dès 1959 pour devenir institutrice et enseignera un an à la Ville de Bruxelles, avant d’être appelée en renfort par une petite école maternelle qui ne cesse de grandir.
Celle qui deviendra plus tard l’Athénée Ganenou se trouve alors rue Jean Stas, à Saint-Gilles. La section maternelle est ouverte depuis 1962. Fidèles de « La Varsovienne » et amies d’Amalia, Mme Bibrowski et Mme Blomhof ont pensé à sa fille, Ouzia, pour lancer la première classe de primaires. « Ma mère pensait ce travail temporaire et avait postulé comme scripte radio-télé à la RTBF », raconte Eve, « mais la réponse tardant, elle a décidé de rester à Ganenou ».
En 1964, l’école emménage rue Américaine, où elle se maintiendra pendant près de quatorze ans, avec Ouzia comme directrice. En 1969, enceinte de sa première fille, Ouzia se marie avec Henri Chait, de quinze ans son aîné, intellectuel comme elle, qu’elle rejoint dans son indépendance et son ouverture d’esprit. Six ans, plus tard, en 1975, elle donnera naissance à Noémie, leur seconde fille.
Tour de force
Ouzia s’investit énormément dans l’école. Mais les deux maisons de la rue Américaine deviennent trop exiguës pour répondre à la demande et le conseil d’administration planche sur un nouveau projet. Délégué de classe à l’époque, Arié Kupperberg se souvient : « Avec d’autres délégués, Arié Kohn, Isi Pelc…, nous avons mis sur la table différents problèmes du bâtiment liés essentiellement à la surpopulation des élèves, mais les priorités du CA étaient déjà dans les plans de la rue du Melkriek. Plusieurs voulaient aussi conditionner les inscriptions sur base de certains critères, comme être juif de père et de mère. Nous étions contre cette façon de faire. L’Assemblée générale de 1977, au Cercle Ben Gourion, a été particulièrement houleuse, et nous nous sommes réunis avec Ouzia et quelques professeurs, Nora Chaischais, Annie Szwertag, Michelle Sorensen pour réfléchir aux différentes options que nous avions : soit nous acceptions la situation, soit nous mettions nos enfants dans l’enseignement officiel, soit nous créions notre propre école. Ouzia a tout de suite dit qu’elle serait de la partie dans cette troisième voie. C’est quelqu’un qui a non seulement des idées et des convictions, mais qui a été prête à se mettre en péril pour rester en accord avec ses convictions. Elle quittait un poste de directrice, sans savoir du tout où cela allait la mener ».
L’école Beth Aviv ne peut toutefois exister de façon autonome. Président du premier conseil d’administration, Arié Kupperberg va proposer un partenariat à l’école Nos enfants. Beth Aviv restera ainsi quelques années une section de cet établissement subsidié par la Communauté française. Il se rappelle des moments qui ont précédé l’inauguration : « Une fois les finances réglées, en grande partie grâce à David Susskind et Charles Knoblauch, et le projet pédagogique clarifié, parents et enseignants ont travaillé d’arrache-pied pour transformer la maison de l’avenue Molière en école.On suivait surtout Ouzia qui avait le don de nous rassurer sur notre légitimité et sur le devenir pour nos enfants de cette future école. Créer une école en quelques mois était un véritable tour de force », réalise-t-il avec le recul. Le 4 septembre 1978, Beth Aviv fête sa première rentrée des classes avec près de 100 élèves (photo ci-dessus, avec Arié Kupperberg).
Avant-garde
Engagée à Ganenou à la fin de ses études, Muriel Rommelaere exprime toute sa reconnaissance à celle qu’elle compte aujourd’hui parmi ses amies. Avec beaucoup d’émotion, elle se remémore ses débuts : « Ouzia m’a contactée pour la rentrée scolaire de 1968. Je ne connaissais rien aux écoles juives. Elle m’a demandé de présenter une leçon et c’est moi qui ai eu la place. Mon diplôme en poche, je pensais enseigner seule en classe… Mais Ouzia voyait les choses autrement : elle m’a complètement formée, en assistant à chacun de mes cours, pendant trois mois. Elle faisait d’ailleurs ça avec tous ses nouveaux enseignants. Elle restait en retrait, tout en étant très présente. Chaque matin, on la voyait avec son carnet, et on se demandait chez qui elle allait aller. Ensuite, elle faisait un compte rendu, avec ce qui s’était bien passé, les petits défauts, et ses nombreux conseils. Elle avait toujours lu le dernier livre, le dernier article sur la pédagogie, la psychologie… Une bibliothèque vivante, avec toujours un livre sur elle ! ».
Ci-contre: Entre S.E.M. l’ambassadeur d’Israël Yitzhak Minerbi et sa femme, Beth Aviv, 3/2/1982
Lors de la scission des deux écoles, Muriel a l’opportunité de suivre Ouzia et le fait sans hésiter. « Un parent m’a dit un jour : “Ou elle est folle, ou c’est un génie” », sourit-elle. « Ouzia a toujours eu des idées d’avant-garde et elle nous formait en permanence. Elle nous a fait visiter l’école Decroly, pour voir comment on partait du concret pour aborder des sujets plus vastes, comment d’une carte de vœux, comme fil conducteur, on pouvait aborder le thème de la poste, celui des correspondants, des timbres et de l’argent, des formes rectangulaires et de la géométrie… Elle nous demandait de lui remettre des plans avec notre façon d’envisager les choses. On devait rendre des rapports sur le travail des élèves, en tenant compte de leurs compétences, mais aussi de leurs rapports aux autres, le suivi affectif et psychologique de l’enfant était essentiel. Et puis, il y avait les réunions des parents, après 20h, “parce que les parents travaillent”, nous disait-elle. C’était “la” directrice dans toute sa splendeur, et on la respectait comme elle respectait chacun d’entre nous. Elle était très exigeante, mais elle l’était d’abord avec elle-même ».
Delphine Szwarcburt était de la première rentrée des classes à Beth Aviv en 1978. Aujourd’hui responsable du programme des Bnei-Mitzva au CCLJ, elle confirme : « Ouzia, Mme Ouzia comme on l’appelait, a été ma directrice toute ma scolarité. Elle nous a aussi donné le cours de Torah en 5e et 6e primaire, et en a fait un cours de philo absolument génial, en essayant de nous transmettre les valeurs universelles de la Torah au-delà du message religieux. Comme directrice, elle nous impressionnait, mais on ressentait aussi de sa part énormément de respect, car elle considérait chaque enfant comme un être humain à part entière. Alors que l’école fonctionnait bien, elle ne s’est jamais reposée sur ses acquis. Elle acceptait le fait de ne pas toujours tout savoir et a créé un conseil pédagogique composé d’experts pour la conseiller, partager ses expériences et se ressourcer. Reconnaître que l’on peut avoir besoin des autres est une preuve d’intelligence ».
L’éducation comme moteur
En 1995, Ouzia a l’âge de la prépension et décide de quitter Beth Aviv pour se consacrer à sa famille. Son mari Henri et sa mère Amalia ont besoin d’elle. Eve est enceinte de sa fille, Elsa, qui naitra en 1996.
Alors que Muriel Rommelaere est nommée directrice administrative, Ouzia choisit Béatrice Godlewicz pour assumer la direction pédagogique de l’école. Ancienne directricede la Maison des Jeunes du CCLJ, à l’origine du programme des Bnei-Mitzva, Béatrice a enseigné l’hébreu et l’histoire juive à Dachsbeck et assuré pendant trois mois à Beth Aviv le remplacement d’une institutrice en congé de maternité. « J’étais entre-temps devenue maman de l’école »,se souvient-elle. « Et puis un jour, Ouzia m’a convoquée chez elle en me disant qu’elle quittait l’école dans deux ans et qu’elle avait pensé à moi. Je n’en revenais pas. J’ai réfléchi à sa proposition et j’ai accepté. En 1994, j’ai commencé à travailler à ses côtés. Elle m’a formée pendant un an ». Béatrice Godlewicz revient sur les apports d’Ouzia : « Ouzia a fait de Beth Aviv un outil exceptionnel en n’en faisant pas seulementune école juive. Elle a eu le courage de ne pas faire nécessairement comme tout le monde, elle s’est demandé comment enseigner le mieux une langue, comment apprendre à apprendre, comment faire des élèves de futurs lecteurs, comment leur apprendre à parler en public, comment utiliser le maximum de leurs capacités, avec une méthode d’apprentissage en réflexion constante. Rien de pédagogique n’était laissé au hasard, et le savoir-faire indissociable du savoir-être ». Muriel Rommelaere souligne : « Pour elle, l’éducation est le moteur de toute société et l’éducation ne s’arrête jamais… ».
Avec Ouzia, les élèves découvrent le programme de développement affectif et social (PRODAS) ou « Cercle magique » dès la maternelle pour libérer l’expression, les conseils de classe hebdomadaires pour résoudre les conflits, tandis que les enseignants s’enrichissent de formations continues, aussi diverses que l’initiation à la Bible, les cours de sophrologie, la programmation neurolinguistique (PNL) ou l’apprentissage des langues par l’hypnose. Aujourd’hui directrice d’IMAJ, Béatrice Godlewicz suit avec Ouzia des cours de Talmud à l’Institut d’études du judaïsme Martin Buber. « Son savoir n’est pas forcément encyclopédique », ajoute-t-elle. « La force d’Ouzia est d’être ouverte aux autres, de s’intéresser à ce qu’ils font et d’intégrer ces nouvelles choses, c’est une qualité d’autant plus belle qu’elle est rare ».
Lorsque Delphine Szwarcburt reprend en 1998 au CCLJ le programme des Bnei-Mitzva, elle demande à Ouzia d’assurer l’enseignement de la Paracha, ce qu’elle fera pendant deux ans. Elle participe aussi au comité de réflexion sur l’avenir du peuple juif, proposé par David Susskind, qui aboutira entre autres réalisations concrètes au colloque « Du sens et du plaisir d’être juif » et à la mise sur pied de la cérémonie de mariage juif laïque, toujours d’actualité.
Yiddishe mame
Ouzia se consacrera à sa mère et à son mari jusqu’au dernier instant. Eve et son mari Eli Dichter donnent naissance à leur deuxième enfant, Mathias, en 2001. Amalia décède en 2005. Henri en 2008. Ouzia se relève et poursuit sa voie. « Pour partager son sentiment d’impuissance, de colère et de tristesse face à l’enlisement du conflit israélo-palestinien avec des personnes sensibles aux mêmes évènements, pour mener ensemble des actions et nourrir sa réflexion » confiera-t-elle, Ouzia s’est fait membre du Collectif Dialogue et Partage. Elle participera à la publicationdu livre Attentats-suicides (sous la direction d’Evelyne Guzy, préfacé par Pierre Mertens, éd. Luc Pire). Sara Brajbart évoque les réunions du Collectif : « Ouzia apparaissait comme notre Alma Mater par substitution, puisque la plupart d’entre nous la connaissaient de Beth Aviv, l’école de nos enfants. Ouzia avait réussi ce challenge formidable d’avoir créé avec les parents une école qui appartenait d’abord aux élèves. Elle s’amusait beaucoup de reconnaître dans les membres du Collectif des traits de caractère qu’elle avait vus à l’œuvre et compris chez leurs enfants ».
Ouzia se met aussi à faire des enregistrements de livres pour la Ligue braille, elle fréquente un groupe de lecture et accumule les cours et séminaires, cherchant toujours à s’améliorer, demeurant en perpétuel questionnement.
Les années passant, Eve, sa fille aînée, a inscrit ses enfants… à Ganenou. Preuve que la page est tournée, et qu’il faut plutôt se réjouir désormais de l’existence de plusieurs écoles juives. « Les principes de ma mère n’étaient pas négociables », souligne Eve.« Elle agissait en fonction de ce qu’elle considérait comme juste, quitte à ne pas plaire à tout le monde. Les valeurs qui la guident se sont forgées à travers l’exemple que constituait sa mère au quotidien : le courage, l’honnêteté, le respect pour tous, mais aussi le sens de l’hospitalité, la rigueur morale, et bien sûr le côté “yiddishe mame”. Ma mère a toujours eu énormément d’activités, mais elle ne nous aurait jamais laissés sans un petit plat dans le frigo à réchauffer ». Eve poursuit : « Elle a toujours tenu à son autonomie, et c’est dans ce sens qu’elle nous a éduquées, Noémie et moi, en nous recommandant de tout faire pour assurer notre indépendance financière afin de pouvoir assumer et réaliser nos choix ». Une recommandation qu’elles ont parfaitement suivie, probablement conscientes qu’une femme avec autant de qualités vaut d’être écoutée.
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