Dans un documentaire diffusé ce lundi 5 mars 2012 à 23h05 sur France 3 (2e et 3e parties : les 12 et 19 mars), Michaël Prazan* retrace l’histoire du terrorisme depuis 1945. En puisant dans une masse d’archives et en réalisant des entretiens inédits avec des acteurs de cette histoire, Michaël Prazan dévoile les passerelles et les filiations qui existent entre les groupes terroristes. Entretien avec ce documentariste français qui nous livre une « contre histoire » du 20e siècle.
Pourquoi considérez-vous la Seconde Guerre comme la source du terrorisme ? Cette guerre est essentielle pour comprendre le terrorisme. Aucune autre guerre auparavant n’avait ciblé à ce point les populations civiles. Si toutes les conventions régissant la guerre volent en éclat, on ouvre le champ aux guerres asymétriques. Dans ce contexte, la question des civils devient centrale. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la définition du terrorisme est subjective et elle est proposée par le pouvoir pour discréditer une lutte armée qui le conteste et le gêne. Après la Seconde Guerre mondiale, cette définition demeure mais elle prend une dimension totalement objective dans la mesure où le terrorisme ne vise plus que des civils.
Dans quelle mesure la référence à la Résistance est-elle nécessaire pour le terrorisme ? Tous les groupes terroristes s’identifient ou prétendent s’identifier à la Résistance. De cette manière, ils se placent du bon côté, celui de la justice. En adoptant cette posture, tous les moyens sont bons. Si on prend l’attentat du Milk bar à Alger en 1956, le but était de cibler exclusivement des civils. J’ai rencontré Zohra Drif, la femme qui a posé la bombe au Milk bar. Durant cet entretien, cette femme aujourd’hui vice-présidente du Sénat algérien, me confirme que cet attentat visait précisément les civils car « Il fallait que la terreur change de camp ». En termes d’influence, cet attentat est sans précédent et il jouera un rôle déterminant sur l’évolution du terrorisme parce que les Algériens formeront les groupes terroristes palestiniens et leur transmettront ce « savoir-faire ». Le film montre précisément ces mécanismes de filiation entre les différents groupes terroristes. Je déroule des fils qui se nouent depuis 1945 pour expliquer que ces groupes ne sont pas éparpillés sur la planète sans lien entre eux.
Par quel acte de terrorisme commence votre film ? Je commence le film avec l’Irgoun et le témoignage fabuleux de l’homme qui a posé la bombe à l’Hôtel King de Jérusalem en 1946. L’Irgoun et le Lehi (groupe Stern) posent des bombes dans les marchés arabes mais ces attentats sont généralement commis sur le mode de la vendetta. Cela ne justifie rien ces attentas mais ils s’inscrivent avant tout dans un processus de représailles aux attaques arabes contre les civils juifs. Quant à l’attentat du King David, il a également le mérite de montrer à quel point le terrorisme peut être une arme efficace dans la mesure où il précipite le départ des Britanniques de Palestine.
Vous divisez l’histoire du terrorisme en trois périodes… La première période (1945-1970), celle des « années de libération », intervient dans le contexte de la décolonisation. La seconde période, les « années de poudre » (1970-1989), correspond au terrorisme des Brigades rouges, de la Bande à Baader, du Front populaire de libération de la Palestine, etc. C’est pendant cette période qu’éclate au grand jour l’inventivité terroriste de la Révolution islamique iranienne. Et la dernière période est celui des « années Jihad » (1989-2011) qui s’étend de la création du Jihad islamique à l’apparition d’Al-Qaïda. Bien que des reformulations et des réorientations existent au sein de chacune de ces périodes, elles sont reliées les unes entre elles.
Comment l’attentat-suicide fait-il son apparition ? La bombe humaine est une histoire au long cours. L’exemple japonais de l’Armée rouge et de l’attentat qu’elle commet à l’aéroport de Lod en 1972 a un impact majeur sur les mouvements palestiniens. La bombe humaine est ensuite expérimentée par les Iraniens dans la guerre qui les oppose à l’Irak : le régime de Khomeiny envoie des enfants munis de ceintures d’explosifs sur les lignes irakiennes. Cette technique « chiite » va ensuite être reprise par le Hezbollah au Liban parce que les Pasdaran (Gardiens de la Révolution) formeront les militants de ce mouvement chiite libanais. Comme Prométhée, les Iraniens donnent au Hezbollah le feu sacré de ces attentats suicide. Sur ordre de Khomeiny, le Hezbollah va immédiatement commettre ce type d’attentats contre les représentations militaires françaises et américaines entre 1981 et 1983 au Liban. Une dizaine d’années plus tard, Imad Moughniyeh, un des fondateurs du Hezbollah devient instructeur militaire d’Oussama Ben Laden et ses hommes au Soudan. Ce Libanais va transmettre entre 1992 et 1996 à Al Qaïda la technique des attentats suicides simultanés. On peut considérer que les attentats simultanés constituent la grande innovation du Hezbollah. Al-Qaïda va optimiser cette technique en planifiant des attentats de plus grande ampleur.
*Le documetaire est en trois parties. Michaël Prazan vient également de publier : Une histoire du terrorisme. Enquête sur une guerre sans fin (éd. Flammarion).
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