Alors qu’elles perdent leur influence sur les sociétés européennes, les églises cherchent à se renforcer en exerçant un lobby intense sur les institutions européennes. Face à cette offensive chrétienne, que font les tenants de la laïcité ? Ils se mobilisent, mais sont bien conscients qu’ils ne livrent pas un combat à armes égales.
En réclamant un « supplément d’âme » pour l’Europe, l’ancien Président de la Commission européenne, Jacques Delors, n’a pas contribué à laïciser la construction européenne. Bien au contraire. La traduction juridique de ce supplément d’âme formulée par l’article 17 du Traité de Lisbonne institue un dialogue ouvert, transparent et régulier avec les églises, les organisations religieuses ainsi que les organisations philosophiques non-confessionnelles.
La partie visible de l’iceberg de ce dialogue : deux ou trois grandes réunions annuelles qui sont autant d’occasions pour José Manuel Barroso, Herman Van Rompuy et le Président du Parlement européen de dire que l’article 17 du Traité de Lisbonne est bel et bien appliqué pour tous : les organisations religieuses, une autre fois les organisations non confessionnelles. Ils peuvent ainsi affirmer que le dialogue est équilibré. Et à la limite, c’est vrai.
La partie immergée de l’iceberg est beaucoup plus préoccupante. Il s’agit du dialogue qui intervient en coulisses. Il s’inscrit dans un processus de lobbying tout au long de l’année. Les organisations religieuses sont plus riches, plus structurées et elles ont la chance d’avoir leurs entrées à la Commission et dans les autres institutions européennes depuis de nombreuses années.
Occuper le terrain
Mais que font les laïques alors ? « Cela fait bientôt quatre ans qu’ils se sont réveillés et se sont rendu compte qu’il y a un véritable enjeu dans cet article 17 », répond un militant de la laïcité en Europe. « Il est vrai que la séparation des églises et de l’Etat n’incite pas les partisans de la laïcité à accepter ce dialogue ni à y participer. Mais il existe et les organisations religieuses en usent et en abusent. Nous ne pouvons plus le bouder ni pratiquer la politique de la chaise vide. Il faut donc occuper le terrain par nécessité ». Ce qu’elles font depuis environ quatre ans, non seulement en participant à ces réunions annuelles, mais aussi en agissant au sein même du Parlement européen. Ainsi, Sophia In’t Veld, une députée européenne libérale néerlandaise, a créé une plateforme regroupant d’autres députés pour promouvoir la laïcité politique au sein de l’Union européenne. « Le but est d’exploiter ce dialogue pour défendre les intérêts des laïques », insiste un autre responsable d’association de promotion de la laïcité en Europe.
Et les choses commencent même à bouger : une association laïque a porté plainte contre la Commission européenne pour dénoncer la composition du comité consultatif sur les questions éthiques et de technologies. Tous les cinq ans, la composition de ce comité est renouvelée suite à un appel public. Sur 15 membres de ce comité, 9 sont théologiens ! « C’est en partie notre faute, car nous n’avons rien vu venir. Mais la théologie ne peut en revanche constituer un des critères de sélection pour faire partie de ce comité. Par ailleurs, la composition ne reflète en rien la diversité religieuse et culturelle de l’Union européenne », réagit un des auteurs de cette plainte.
On voit bien que les organisations confessionnelles savent où et comment placer leurs pions. Le Vatican et les églises protestantes sont aujourd’hui les plus influents auprès des institutions européennes. Ils sont extrêmement préoccupés par la sécularisation de l’Europe. « L’Eglise catholique a clairement perdu son contrôle sur les masses; il suffit de voir les églises se vider. Le Vatican accepte difficilement que les Européens deviennent culturellement catholiques », observe un député européen libéral. « Elles se replient alors sur l’influence qu’elles peuvent exercer sur les institutions européennes. De cette manière, ils font d’une pierre 27 coups et ils peuvent définir les orientations de l’Europe et compenser cette perte de contrôle de la société ».
Laïcité assimilée au communisme
Les églises ne doivent même pas se forcer pour capter l’attention des députés européens : l’ancien président du Parlement européen, Jerzy Buzec, un protestant polonais, a déclaré à plusieurs reprises qu’il n’accepte pas le principe de séparation des églises et de l’Etat. Il considère que les institutions religieuses doivent avoir une place importante dans la vie publique. Il n’est d’ailleurs pas étonnant qu’il ait choisi Laszlo Tökes, un ancien évêque de l’église réformée de Roumanie, comme vice-président de cette honorable assemblée et l’ait désigné par ailleurs comme reponsable du dialogue (voir la vidéo de la réunion du 27/1/12 au Parlement européen) . Laszlo Tökes ne cesse de faire des déclarations virulemment anti-laïques, en associant systématiquement la laïcité aux anciennes dictatures communistes des pays de l’Est. « Nous avions demandé à Jerzy Buzec qu’il nomme un laïque pour seconder Tökes. Mais il ne l’a pas fait. Nous espérions que le nouveau président du Parlement européen, Martin Schultz, un socialiste allemand, soit plus équilibré », glisse un autre militant laïque très actif dans le lobbying auprès du Parlement européen.
Nouvelle déception, Martin Schultz a nommé un député roumain du très controversé parti Fidesz (parti national-conservateur hongrois également présent en Roumanie où vit une importante minorité hongroise) comme responsable du dialogue ! Au sein du Parti populaire européen (droite européenne), la fraction Fidesz est très importante numériquement. « Pour Martin Schultz, le dialogue n’est pas une priorité. Il a malheureusement fait une concession au Parti populaire européen pour qui le contrôle de ce dialogue est capital », regrette-t-il.
Ce n’est donc pas demain que le principe de séparation des églises et de l’Etat sera inscrit dans les traités européens.
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