Ancienne figure de proue de la dissidence libérale en Hongrie, le Premier ministre hongrois Viktor Orban incarne aujourd’hui un courant national-conservateur renouant sans complexe avec le nationalisme et le populisme. Jacques Rupnik, spécialiste français des pays de l’Est, et Pierre Kende, sociologue hongrois et ancien dissident, décryptent l’incroyable succès de Viktor Orban et de son parti, le Fidesz.
Comment définiriez-vous le Fidesz ?
Jacques Rupnik : On peut définir le Fidesz comme un parti national-conservateuret son leader Viktor Orban comme un populiste cherchant à concentrer entre ses mains de Premier ministre tous les leviers importants du pouvoir. Ce qui est fascinant chez cet homme, c’est surtout son évolution depuis la fin des années 80’. Quand j’ai connu Viktor Orban à cette époque, il faisait partie des jeunesses de la mouvance dissidente libérale. Le Fidesz était alors un parti libéral qui défendait la démocratie parlementaire, la séparation des pouvoirs et le respect des droits de l’homme.
Comment expliquez-vous la mutation du Fidesz en parti conservateur et celle de Viktor Orban en leader populiste ?
J. Rupnik : L’opportunisme politique de Viktor Orban explique en grande partie cette mutation. Le champ politique à gauche et au centre-gauche était déjà occupé par d’autres partis. La droite hongroise, en revanche, se caractérisait par l’absence de structuration politique. Cette situation pousse Viktor Orban à dresser un diagnostic froid et cynique : tout étant verrouillé au centre et à gauche ; il ne lui reste plus qu’à mettre le cap à droite toute. Au-delà de cet opportunisme, il a également l’intuition que derrière la Hongrie libérale et réformiste héritée de Kadar sommeille une autre Hongrie, conservatrice et nationaliste, qui ne demande qu’à être réveillée. Viktor Orban a donc délibérément occupé le terrain en « droitisant » complètement le Fidesz pour en faire un parti national-conservateur et populiste à partir des années 2000. Cette radicalisation trouve aussi sa source dans les élections de 2002 perdues par Orban, mais d’un cheveu. Il avait nominalement la majorité des voix, mais pas celle des sièges au Parlement. Il n’a jamais digéré cette défaite et il a ensuite développé une rhétorique terriblement anticommuniste : ces élections lui ont été volées par les anciens communistes. La menace communiste devient centrale dans sa rhétorique à partir de 2002 et se renforce considérablement à partir des élections de 2006 qu’il perd également. Loin d’être écarté après cette seconde défaite, il maintient le contrôle sur son parti et sa frustration est à son apogée. Depuis lors, Orban se présente comme le porte-parole de la vraie Hongrie en exploitant deux thématiques : la rupture complète avec le communisme et l’unité de la nation hongroise, qui lui feront remporter les élections de 2010.
Pierre Kende : C’est fascinant, le communisme n’existe plus en Hongrie et la rhétorique de Viktor Orban se focalise essentiellement sur la lutte contre cette idéologie et ce système ! Les anciens communistes ont fait des efforts importantspour apprendre et pratiquer la démocratie. Viktor Orban a compris que pour une majorité de Hongrois, le passé joue un rôle plus déterminant que le présent. Beaucoup de Hongrois ont subi d’énormes injustices et de souffrances sous le communisme. Il est donc facile pour le parti au pouvoir d’user de cette rhétorique noire sur le passé communiste.
Viktor Orban exploite-t-il les blessures de l’histoire hongroise ?
J. Rupnik : La mouvance nationaliste ravive sans cesse les blessures de l’histoire hongroise. On sait que le Traité de Trianon (fixant en 1920 les frontières de la Hongrie en réduisant deux tiers de son territoire) constitue le grand traumatisme hongrois. C’est connu, mais en faire un thème central pour unir la nation devient un geste politique délibéré de la part de Viktor Orban. Il insiste souvent sur la grande injustice du Traité de Trianon. Derrière cette injustice, on retrouve la question des minorités hongroises vivant dans les pays voisins. Il s’agissait déjà d’une obsession du régent Horthy entre les deux Guerres, à laquelle il faut ajouter celle du bolchévisme. Double obsession qu’on retrouve chez Orban. A travers le thème de la Hongrie meurtrie, on avance sur un terrain politique miné, puisqu’il est question des relations avec les pays voisins. Lorsque Viktor Orban accorde des passeports aux minorités hongroises de Roumanie ou de Slovaquie, il suscite des réactions hostiles de la part de ces Etats. Et surtout, en érigeant la mère patrie comme protecteur des Hongrois de Roumanie ou de Slovaquie, Orban remet en cause l’approche européenne du droit des minorités. C’est d’autant plus préoccupant que tout cela se passe au sein même de l’Union européenne.
P. Kende : Les blessures de l’histoire hongroise sont encore prégnantes, mais je me garderai bien de considérer que le Traité de Trianon de 1920 soit encore aussi présent dans les esprits. Bien entendu, ces blessures permettent à des populistes de diffuser une propagande destinée à réécrire l’histoire de la Hongrie selon le goût et la vision la plus nationaliste. Je ne nie donc pas que cela contribue à revitaliser certaines frustrations et certaines tragédies du passé, mais je ne pense pas que les Hongrois soient foncièrement désireux de redessiner les frontières de leur Etat.
Le Fidesz et son leader Viktor Orban sont-ils racistes et antisémites ?
J. Rupnik : Non. On ne peut affirmer cela. En revanche, il y a des connivences, des convergences et des passerelles idéologiques entre le Fidesz et le Jobbik (extrême droite). Le discours ouvertement raciste et xénophobe de ce parti trouve certaines résonnances au sein même du Fidesz. L’appel aux vrais Hongrois et aux valeurs authentiques de la Hongrie sous-entend qu’il existe de « bons Hongrois ». Il s’agit d’un langage codé que tout le monde comprend en Hongrie. Vous ne surprendrez pas Orban en train de s’attaquer frontalement aux Juifs ou aux Roms, mais il utilisera des références suffisamment claires pour qu’on comprenne bien quelles sont ses cibles. Tout cela renvoie à un vieux clivage de la fin du 19esiècle entre urbanistes et populistes. La culture politique hongroise s’est structurée autour de ce clivage : les urbanistes regardent vers la modernité occidentale et s’inspirent de modèles politiques libéraux ou socio-démocrates; les populistes voient dans le peuple hongrois, et plus particulièrement le paysan hongrois, le dépositaire des vraies valeurs de la Hongrie éternelle, elle-même menacée par le monde extérieur, que ce soit l’Europe ou la modernité urbaine. Ce clivage est réapparu vigoureusement au cours de la dernière décennie. Et depuis qu’Orban est revenu au pouvoir, ce clivage est exacerbé et constitutionnalisé : le préambule de la nouvelle Constitution hongroise se réfère à une tradition politique populiste.
L’Etat de droit et les libertés fondamentales sont-ils remis en cause par le gouvernement Orban ?
J. Rupnik : Le gouvernement Orban remet en cause tout ce qui relève de la séparation des pouvoirs. Il cherche aussi à contrôler les institutions indépendantes du pouvoir et celles qui pourraient se présenter comme des contre-pouvoirs. Viktor Orban agit en parfait populiste : il s’attaque aux corps intermédiaires : les médias, la magistrature et la fonction publique. En rabaissant l’âge de la retraite, Orban cherche à se débarrasser de magistrats ou de hauts fonctionnaires qui le dérangent pour confier ensuite la nomination des remplaçants à l’épouse de son bras droit, au sein du Fidesz. La loi sur les médias institue la mainmise du pouvoir sur l’audiovisuel public. Un organisme est censé veiller à l’objectivité de l’information ! En un peu plus d’un an et demi, le gouvernement Orban a adopté quelque 350 lois, dont plus d’une trentaine à la majorité des deux tiers. Même si l’opposition remporte les prochaines élections, elle ne pourra jamais se prévaloir d’une majorité aussi élevée. Elle sera donc dans l’impossibilité d’abroger les lois adoptées par le gouvernement Orban. D’autant plus que l’opposition actuelle est en état de déliquescence totale. Il n’y a pas d’alternance crédible aujourd’hui. Le seul parti capable de tenir tête à Viktor Orban, c’est le Jobbik. Il sert d’ailleurs d’alibi à Orban qui se présente comme le responsable politique protégeant la Hongrie du Jobbik.
P. Kende : Je serais plus nuancé : Orban remet en cause l’Etat de droit lorsque les lois qu’il adopte ne permettent que très difficilement l’exercice de certaines libertés ainsi que l’alternance politique. En revanche, ce n’est pas le cas si on considère que jusqu’à présent, personne n’a été persécuté et la presse écrite publie encore de nombreux articles très critiques à l’égard du gouvernement de Viktor Orban, sans que la moindre sanction soit prise. De ce point de vue, la Hongrie ne présente aucune similitude avec les régimes fascistes des années 30’.
Jacques Rupnik est politologue et professeur à Science Po (Paris) et au Collège d’Europe à Bruges. Spécialiste des problématiques de l’Europe centrale et orientale, il est directeur de recherches au Centre d’études et des recherches internationales (CERI) de la Fondation nationale des sciences politiques. De 1990 à 1992, il a été conseiller du président tchécoslovaque Vaclav Havel. Depuis 2007, il est membre du conseil scientifique de l’Institut des relations internationales à Prague.
Pierre Kende est sociologue et essayiste politique, membre de l’Académie des sciences de Hongrie, cofondateur et président de l’Institut pour l’histoire de la révolution hongroise de 1956. Disciple de Raymond Aron, il a enseigné à l’Ecole des Hautes études en sciences sociales (EHSS). Directeur de recherche au CNRS, il a collaboré à différentes revues, dont Esprit et Commentaire. Il a publié plusieurs livres dont Le Défi hongrois. De Trianon à Bruxelles, publié en 2004 (éd. Buchet-Chastel). Après la révolution de 1956 à laquelle il a été mêlé en tant que journaliste, il s’est exilé en France. Il vit aujourd’hui à Budapest.
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