Arthur Langerman a une passion pour le yiddish, sa langue maternelle. Cediamantaire anversois vient de publier La vie éternelle. 13 histoires courtes pour marquer le temps (éd. Metropolis), un recueil de treize nouvelles du grand écrivain yiddish Sholem Aleikhem qu’il présentera au CCLJ le 23 avril 2012 à 12h30.
Qui aurait imaginé qu’un diamantaire anversois, spécialisé dans les pierres de couleur, devienne traducteur de l’œuvre d’un des écrivains les plus connus de la littérature juive d’expression yiddish ? Quand on pose la question à Arthur Langerman, il vous répond avec le sourire qu’il n’y a rien d’exceptionnel dans sa démarche : « J’avais le sentiment d’être un des rares Juifs non religieux à encore parler et écrire le yiddish. Je m’inscris donc dans la voie tracée par tous ces écrivains juifs du début du 20esiècle, ces libres penseurs qui ont bâti une littérature juive séculière ».
Arthur Langerman a surtout découvert que Sholem Aleikhem (1859-1916) était l’écrivain juif le plus populaire, mais avec le succès mondial de Tevieh le laitier, et de son adaptation à Broadway et au cinéma, Un violon sur le toit, la mémoire collective juive a oublié le reste de son œuvre magistrale. Elle comprend pourtant 26 volumes de nouvelles, de romans et de pièces de théâtre. Seuls cinq d’entre eux ont déjà été traduits en français.
A l’instar de nombreux de ses contemporains, Sholem Aleikhem contribue à la diffusion d’une littérature juive séculière, mais, il faut le répéter, authentiquement juive. « Dans ce recueil de nouvelles, je me suis efforcé de restituer cette tonalité juive, à savoir cette manière de penser et de parler juif. Je crois en être capable, car je parle moi-même une autre langue juive : le français des Juifs anversois ! Ce n’est pas un français normal ».
L’écriture de Sholem Aleikhem est considérablement influencée par ses connaissances bibliques. Dans la plupart de ses romans et nouvelles, il introduit des références bibliques pour établir un parallèle avec son récit. D’où est née l’idée chez ArthurLangerman de qualifier ces nouvelles d’ « histoires courtes pour marquer le temps ». Mais outre ces influences du judaïsme, il y a chez Sholem Aleikhem un style puisant dans la tradition narrative de la Yiddishkeit. « Sa narration est circulaire, faite de paliers, avec pour chaque histoire la redite d’une phrase particulière, leitmotiv qui revient comme un mot de liaison faisant évoluer le récit entre les méandres d’une démonstration menant à une parabole qu’achève souvent une morale absurde, ironique, grinçante ou cassante, drôle et triste parfois », explique Arthur Langerman.
Un univers en train de se briser
Dans ces treize histoires courtes, on voit à quel point le génie de Sholem Aleikhem permet de mieux cerner la situation des Juifs d’Europe orientale au tournant du 20esiècle. « Il témoigne d’un univers en train de se briser », souligne Arthur Langerman. « Toutes ces histoires montrent des Juifs différents et vont souvent à l’encontre des préjugés. Ils y sont confrontés à des situations inédites et difficiles : l’érosion de la tradition religieuse, la confrontation avec l’univers mouvant qui les entoure, les violences du temps et l’entrée dans la modernité qu’ils appréhendent avec peine ».
Aujourd’hui, Arthur Langerman travaille sur Esther Singer Kreitman, la sœur aînée du prix Nobel Isaac Bashevis Singer. Moins connue que ses illustres frères, elle était pourtant la plus talentueuse de la fratrie Singer, selon Arthur Langerman. Outre son talent, il s’intéresse à cette écrivaine parce qu’elle a vécu une partie de sa vie à Anvers, où elle a épousé un misérable tailleur de diamants. « Le diamantaire que je suis s’intéresse tout particulièrement à Brilyantn, un roman consacré à l’univers du diamant à Anvers, qu’elle a publié en 1944. Elle envisage entre autres les relations entre Juifs et non-Juifs à Anvers avant la Première Guerre mondiale. Et j’ai découvert que ces relations étaient paradoxalement plus harmonieuses qu’aujourd’hui ».
Chaque jour, Arthur Langerman traduit des textes yiddish. « Il y a tellement d’œuvres littéraires en yiddish qui ne seront plus jamais lues parce que de moins en moins de Juifs non religieux connaissent cette langue », regrette-t-il. « Cette menace de disparation me préoccupe énormément; c’est la raison pour laquelle je traduis ces romans et ces nouvelles ».
Arthur Langerman, La vie éternelle. 13 histoires courtes pour marquer le temps, éd. Metropolis
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