Dans un long article publié dans le numéro hors-série de Points critiques (revue de l’UPJB) consacré à Maxime Steinberg, le spécialiste de la déportation des Juifs de Belgique décédé en 2010, l’historien Jean-Philippe Schreiber livre une version extrêmement contestable de l’éviction de Maxime Steinberg de la Commission Buysse sur les restitutions des biens juifs spoliés.
Pour mieux frapper, rien de mieux aujourd’hui que de se parer des habits de la victime et du rebelle. C’est le choix fait par l’historien Jean-Philippe Schreiber dans l’article « Le « hold-up du siècle », l’affaire des biens spoliés (1997-2001) », publié dans Points critiques (mars 2012).
Pour répondre aux nombreuses réactions d’indignation face à la marginalisation dont Maxime Steinberg a été victime, notamment lorsqu’on ne l’a pas intégré dans la Commission d’étude sur les biens juifs spoliés pendant la Seconde Guerre mondiale (Commission Buysse), Jean-Philippe Schreiber, historien ayant quant à lui siégé dans cette commission, a décidé de s’en prendre injustement à la mémoire de Maxime Steinberg.
Jean-Philippe Schreiber évoque à juste titre la forte personnalité et le caractère imprévisible de Maxime Steinberg qui auraient indisposé certains dirigeants juifs, et les auraient conduits à l’écarter des travaux de la Commission Buysse. Mais la manière avec laquelle Jean-Philippe Schreiber se profile et se positionne par rapport à Maxime Steinberg laisse plus que perplexe : ce dernier serait un historien ayant les faveurs de certains dirigeants juifs qui l’auraient « imposé comme historien privilégié » du Musée juif de la déportation de Malines, alors que Jean-Philippe Schreiber serait celui qui n’a aucun lien avec les institutions et les organisations juives et, qui par ailleur,s n’hésite pas à critiquer la communauté juive dans certaines de ses orientations ! On a le sentiment que les rôles sont clairement inversés : ce n’est sûrement pas Maxime Steinberg qui avait les bonnes grâces du Consistoire central de Belgique ni d’aucune autre institution de la communauté juive.
Le poil à gratter, l’empêcheur de tourner en rond du judaïsme organisé en Belgique, c’était bel et bien Maxime Steinberg et non pas Jean-Philippe Schreiber. Contrairement à ce dernier, Maxime Steinberg n’a jamais obtenu de véritable reconnaissance des responsables de la communauté juive. Comme le rappelle très justement Annette Wieviorka, l’historienne française de la déportation des Juifs de France, dans le très bel hommage qu’elle lui rend dans ce numéro de Points critiques, « Maxime a travaillé dans une très grande solitude » et d’ajouter qu’à l’instar de Serge Klarsfeld, il a « échoué dans le désir de faire une carrière universitaire ». Ce qui a d’ailleurs blessé à jamais Maxime Steinberg. Mais heureusement, l’écho donné à ses travaux a dépassé de loin ce que tout universitaire peut espérer.
Mais Jean-Philippe Schreiber peut être magnanime. Il était prêt à auditionner Maxime Steinberg comme expert de la Commission Buysse. Ce qu’il fera en 1997. Une caresse avant la gifle car au bout du compte, il estime que les compétences de Maxime Steinberg n’ont pas été d’un grand secours, ou de manière marginale, pour les experts de cette commission. Pour résumer : il s’agissait surtout de questions techniques et financières dont un historien comme Maxime Steinberg ne pouvait saisir la complexité. Pourtant, des proches de Maxime Steinberg se souviennent avec précision du temps et de l’énergie qu’il a consacrés pour quantifier ce que chaque rescapé et descendant de déporté pouvait demander comme compensation. Il s’était livré à ces calculs parce qu’il pensait, naïvement peut-être, qu’on ferait appel à lui lorsqu’une commission sur les restitutions serait créée.
Mais le plus interpellant dans cet article, c’est aussi et surtout la grand révélation que Jean-Philippe Schreiber entend faire : « La manière dont les responsables communautaires juifs ont pu tirer profit, au bénéfice de leurs institutions, d’une manne dont ils n’étaient pas les héritiers légitimes ».
L’esprit indépendant et l’intellectuel critique à l’égard de la communauté juive que prétend être Jean-Philippe Schreiber aurait donc attendu plus de dix ans pour nous révéler que « les représentants de la communauté juive entendaient surtout mettre à profit cette manne inespérée pour financer par ce biais leurs activités communautaires ». Mais où était donc Jean-Philippe Schreiber pendant toutes ces années ? D’autres l’ont fait avant lui et sans filet de protection.
Maxime Steinberg n’a cessé de dénoncer cette orientation et c’est d’ailleurs une des raisons pour laquelle son capital d’impopularité auprès des édiles communautaires ne faisait qu’augmenter. Ses propos durs et ses formules aussi cinglantes que « les notables de la communauté juive » lui ont couté très cher. Durant toutes ces années, Maxime Steinberg a toujours dit et écrit qu’une Fondation du judaïsme créée avec le reliquat de la restitution n’avait pas pour objet de renflouer les caisses des différentes institutions de la communauté juive.
L’attitude des représentants de la communauté juive dénoncée par Maxime Steinberg a également suscité la création par Eric Picard de l’Association pour la Mémoire de la Shoah dont l’objet essentiel est de défendre les victimes civiles juives et leurs ayants droit pour qu’ils aient la primauté sur les institutions communautaires en matière de restitution des biens spoliés.
On peut comprendre que Jean-Philippe n’accepte pas les critiques qui lui sont faites. Quand on a fait un travail difficile portant sur une question aussi délicate que la restitution des biens juifs spoliés, on peut légitimement s’attendre à une reconnaissance ou des remerciements. C’est vrai. Et quand ceux-ci ne viennent pas, on peut éprouver de l’amertume et surtout juger injustes les attaques dont on fait l’objet. Ce qui est en revanche inacceptable et injustifié de la part de Jean-Philippe Schreiber pour démonter ces attaques, c’est de minimiser les compétences de Maxime Steinberg et d’inverser les rôles en s’appropriant l’indépendance d’esprit, l’impertinence et l’indocilité de cet historien décédé il y a un an et demi.
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