Les avocats communautaristes

Liège, 14 février 2012. Un débat est organisé sur le conflit israélo-palestinien et ses répercussions chez nous. Après une très belle pièce jouée par Sam Touzani (A portée de crachat), le débat a lieu, courtois. Tout le contraire de la « Burqa-bla-bla » une semaine plus tôt à l’ULB. Je débats avec Sam Touzani, le metteur en scène Richard Kalisz et une représentante des Palestiniens.

Je ne représente bien sûr pas le point de vue du gouvernement israélien, avec lequel, au contraire, j’exprime d’emblée mon désaccord. Je traite même le ministre des Affaires étrangères Lieberman d’homme d’extrême droite. Et dans la foulée, je redis ma conviction selon laquelle la poursuite de la colonisation des territoires occupés fait du tort à tout le monde : aux Palestiniens, parce que leur futur Etat devient de ce fait de moins en moins viable et risque de se réduire à un patchwork de bantoustans; mais aussi aux Israéliens, parce que le « Grand Israël » comptera dans quelques années une majorité non juive, qui soit gouvernera -c’est la démocratie majoritaire- au péril de la population juive, soit subira un régime d’apartheid. Je présente ces arguments en guise d’ouverture, pour bien montrer que mon amour d’Israël ne vaut pas -tout au contraire- approbation servile de la politique de ses gouvernements.

J’imagine que mon interlocutrice boit du petit lait, puisque moi, le « sioniste », dis des choses avec lesquelles elle est forcément d’accord. Et je découvre à ce moment quelque chose dont j’avais souvent eu l’intuition sans pouvoir vraiment l’expliciter. Mon interlocutrice est l’avocatede sa cause. Le rôle de l’avocat, au sens professionnel du terme, consiste à présenter le dossier de son client sous la lumière la plus favorable (ou la moins défavorable) possible. C’est son métier : les mots pèsent de tout leur poids dans la mesure où le procès constitue un jeu à somme nulle. Ce qu’une partie gagne, l’autre le perd; au civil, l’un triomphe et l’autre est défait; au pénal, soit l’accusation arrive à persuader les juges ou les jurés, soit la défense emporte la conviction. Dans ces conditions, il serait difficilement pensable que, sauf par stratégie, un avocat digne de ce nom présente des arguments qui -même si, dans son for intérieur, il les trouve pertinents- donneraient un avantage à la partie adverse.

Mais il ne faut pas transposer la rhétorique de l’avocat, qui a ses contraintes propres, dans le domaine des discussions d’intérêt général. Dans le débat auquel je participais, j’essayais de favoriser, tant que faire se pouvait étant donné le blocage très déprimant du processus de paix, des relations de confiance au détriment de l’hostilité et des « phobies » ambiantes. Je considérais la
discussion non comme un jeu à somme nulle (cas du procès), mais comme un jeu où tout le monde est supposé gagner. Je me disais que si je faisais un pas en direction de l’interlocutrice pro-palestinienne, si je lui montrais que je ne couvrais ni ne tentais de justifier l’action du gouvernement israélien (sauf quand, évidemment, ce dernier
agissait bien), j’établirais une relation de confiance permettant à l’autre de faire le même travail. Et qu’à un moment, nous pourrions arriver au soutien commun à un accord dont les termes raisonnables sont connus de tous.

Mais mon interlocutrice, « avocate »de sa cause, prenait tout ce qui était bon pour ses « clients » (les critiques de Netanyahou et de Lieberman) et ne concédait rien. Elle me ressortait l’antienne des Palestiniens, éternelles victimes. J’aurais pu m’appuyer sur le remarquable et très honnête livre de notre ami Nathan Weinstock, Terre promise, trop promise. Genèse du conflit israélo-palestinien (1882-1948)pour lui montrer à quel point la position palestinienne apparaissait bien plus problématique, et que la victime était loin d’être toujours celle que l’on croyait. Mais c’était peine perdue : mon interlocutrice et moi-même utilisions deux types de rhétorique différents. Je balayais devant « ma » porte en tant qu’ami d’Israël, je ne cherchais pas à triompher (à gagner quoi, au demeurant ?), mais à créer les conditions d’une entente sur la base d’une appréciation rigoureuse des faits, même -et peut-être surtout- s’ils sont gênants. Et quand le sont-ils vraiment ? Quand « les nôtres » sont en position de « bourreaux » et non de victimes. Il faudrait cesser de déprécier le beau métier d’avocat en l’exerçant dans des conditions où il interdit tout débat véritable et ne fait qu’aggraver l’enfermement communautaire et victimaire.

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