Les faits. En Belgique, « la ministre de l’intérieur, Joëlle Milquet, a sollicité une sensibilisation et une vigilance particulières des services de police, en plus des mesures renforcées de sécurité, en particulier envers les lieux d’enseignement juifs »…
Envoyée par communique, cette réaction a fait suite à la dramatique fusillade devant une école juive de Toulouse qui a fait quatre morts le 19 mars 2012. Et dont l’auteur, un français d’origine algérienne de 23 ans, se réclamant d’Al Qaïda, a affirmé vouloir venger les enfants palestiniens et s’en être pris à l’armée française pour ses opérations en Afghanistan. Une semaine plus tôt, en Belgique, c’est une Mosquée d’Anderlecht qui était incendiée par un extrémiste musulman, acte justifie par l’actualité syrienne. Ces tragiques événements sont-ils le résultat d’une importation des conflits ? Assiste-t-on a une remontée des extrémismes ? Spécialistes et hommes de terrain nous livrent leur analyse.
Auteur de l’étude annuelle de Regards parue en 2012 sur notre site (www.cclj.be) et consacrée au dialogue judéo-musulman en France, Daniel Bensoussan-Bursztein revient sur les événements : « En l’état actuel de l’enquête, nous savons qu’un même homme, Mohamed Merah, Français d’origine algérienne et islamiste salafiste, est l’auteur de l’assassinat des militaires de Montaubanet des enfants de l’école juive Ozar Hatorah à Toulouse. S’il s’agit bien d’une même série d’assassinats, on peut pourtant noter une distinction de nature. D’un côté, une volonté de punir la participation à une guerre menée contre des musulmans, en l’espèce les Talibans. De l’autre, celui des enfants juifs. Quel crime veut-on faire payer à ces derniers âgés de quatre à huit ans sinon d’être nés Juifs ? A la différence des militaires, les enfants juifs sont tués non pour ce qu’ils font ou sont censés faire, mais pour ce qu’ils sont. Nous sommes ici en présence d’un projet génocidaire qui vise non pas seulement l’Etat d’Israël, mais l’ensemble des Juifs partout dans le monde. Gardons en mémoire l’attentat à la bombe contre le Centre communautaire juif de Buenos-Aires en juillet 1994 qui fit près d’une centaine de victimes et fut l’œuvre du Hezbollah avec l’aide logistique de l’Iran. Plus près de nous, une prétendue “liste antisioniste”, véritable vitrine en France du président iranien Ahmadinejad, a pu se présenter aux élections européennes sans que le gouvernement prisonnier d’un juridisme borné et donc impolitique ne prenne la décision de l’interdire. Comment nos sociétés peuvent-elles se défendre contre un projet totalitaire qui utilise les lois de la démocratie pour mieux la détruire ? Tel est l’enjeu essentiel que vient nous rappeler cette actualité tragique ».
Jean-Yves Camus est essayiste et politologue français. « Les services de renseignements occidentauxayant porté des coups très durs à l’organisation Al Qaïda, on a affaire de plus en plus à des petits groupes qui s’en réclament après-coup pour revendiquer leurs gestes », relève-t-il. « L’importation d’un conflit ? Non. Je dirais plutôt que depuis le début des années 2000, on a en France un niveau d’antisémitisme jamais atteint auparavant avec, en moyenne, les années les plus calmes, 400 actes par an. On est monté en 2004 jusqu’à un peu plus de 900. Pour la première fois, en 2011, on est redescendu de justesse sous la barre des 400. Il y a donc un saut quantitatif qui a été opéré à partir du début de la seconde intifada qui s’est manifesté principalement par une multiplication des attaques contre les personnes, avec les enfants et les professeurs d’écoles juives comme cibles privilégiées, ce qui a justifiéla surveillance policière et l’installation de vidéo-caméras par les pouvoirs publics. On a aussi une situation un peu particulière, parce que la nature du discours anti-israélien a muté pendant cette période-là. On a toujours des gens de tous les bords politiques qui critiquent tel gouvernement israélien ou telle décision du gouvernement israélien, ce qui est parfaitement légitime, mais on a aussi toute une nébuleuse radicale qui conteste le droit même à l’existence d’Israël et qui confond allègrement Juif français et Israélien, sioniste et juif, et qui se livre à un amalgame qui échauffe considérablement les esprits. C’est vrai qu’on a un pic d’attaques quand il se passe quelque chose au Moyen-Orient -on l’a vu en 2009 avec l’opération “Plomb durci”-, mais le niveau des actes antisémites reste élevé même quand il ne se passe rien là-bas ». Si certains craignent que la double nationalité franco-israélienne des quatre victimes n’alimente plus encore l’amalgame, Jean-Yves Camus conteste : « Comme Ilan Halimi, l’immense majorité des 600.000 Juifs qui vivent en France est détentrice d’un passeport français et uniquement français. Et je n’ai, en ce qui me concerne, pas l’intention de continuer à aller à la synagogue ou d’envoyer mes enfants dans une école juive au milieu d’une haie de CRS ».
Pour Manuel Abramowicz, coordinateur de RésistanceS.be, auteur et enseignant à la Haute Ecole libre de Bruxelles (HELB-Prigogine), « le passage à l’acte violent (par exemple terroriste), pour des motifs politiques et religieux (ou les deux à la fois), ne peut se produire qu’après un endoctrinement méthodique et fanatique (sectaire). Ayant souvent subi un véritable lavage de cerveau, leurs auteurs “ne sont que” les exécuteurs d’un projet plus vaste orchestré par des hommes de l’ombre. Repérés par des théoriciens et autres gourous (ou prédicateurs), ces soldats politiques sont manipulés et contrôlés dès le début de leur engagement pour la cause. Ils sont ensuite envoyés au front. Tout ceci parfois de manière diffuse, indirecte… Pour se prémunir de la violence de notre époque, il faut donc aussi s’attaquer aux motifs de l’engagement de ses responsables. Et considérer les discours diffusés dans les écoles de la haine comme étant des virus criminogènes ». Manuel Abramowicz estime que le combat contre cette distillation de la haine doit se faire en amont : « Si des théoriciens islamo-phobes (suivez mon regard) ont endoctriné le tueur norvégien d’extrême droite Anders Breivik, il faut aussi se poser la question de savoir qui a armé idéologiquement Mohamed Merah, djihadiste français anti-arabe et anti-juif… (suivez à nouveau mon regard) ! Parce que ce sont d’abord les “producteurs de haine” qu’il faut mettre hors d’état de nuire. Avant le passage à l’acte de leurs disciples ».
Le directeur de l’Athénée Ganenou, Lucien Guzy, s’est dit lui aussi très choqué de la fusillade perpétrée à l’école juive de Toulouse. « Nous en avons bien sûr parlé beaucoup au sein de notre établissement, et aussi bien le personnel enseignant que le pouvoir organisateur, tous ceux qui travaillent à l’école et les parents sont encore terriblement choqués et tristes. C’est toute une famille qui est décimée, avec des enfants assassinés. Notre spécificité est de pouvoir enseigner en toute liberté et dans la sécurité le judaïsme, la culture et l’histoire juives, et c’est aujourd’hui le centre même de pourquoi nous existons qui est attaqué ». Le directeur tient à revenir sur l’essentiel : « Je ne veux pas parler ici d’importation du conflit au Proche-Orient ou de quelque extrémisme que ce soit. Ce qui compte, c’est que nos projets puissent aller de l’avant. Nous sommes particulièrement touchés parce que ces enfants et adultes assassinés l’ont été pour un projet qui est proche du nôtre, mais je voudrais rassurer les parents et les familles en leur disant que la sécurité au sein de l’école, avec les enfants et les familles, reste plus que jamais au centre de nos préoccupations ». Comme toutes les écoles de France, mais aussi les écoles Beth Aviv et Maimonide à Bruxelles, l’Athénée Ganenou a rendu hommage aux victimes par une minute de silence.
Hamid Benichou est administrateur de l’association Bruxelles-Espace-Intercommunautaire (ex-ForumAlgérie) et agent de police de la Zone Nord (Schaerbeek-Saint-Josse-Evere). « Je voudrais d’abord, au nom de mon association et en mon nom personnel, m’incliner devant la mémoire des personnes innocentes, froidement assassinées parce qu’elles sont Autres », affirme-t-il. « Il n’y a pas de mots devant cette tragédie, mais sachezque nous partageons la douleur des familles et des proches pour lesquels nous éprouvons une profonde compassion ». Il confie : « Au-delà de la campagne électorale française, qui va probablement voir l’extrême droite profiter du fait que le tueur soit un islamiste intégriste, faut-il encore accepter que ces personnes salissent notre communauté qui souhaite simplement vivre en paix. Nous dénonçons depuis des années ces comportements dangereux qui habitent une minorité de notre communauté et l’entrainent à commettre des actes inqualifiables au nom de l’islam. La communauté par son comportement passif est complice, elle a le devoir de se lever et de dénoncer fermement ces crimes commis au nom d’une pensée moyenâgeuse et rétrograde. Ces auteurs et ces fanatiques qui prônent la haine, le rejet et la violence, nous devons les bannir de notre communauté, sans état d’âme. J’interpelle la communauté musulmane pour qu’elle arrête de se victimiser, qu’elle joue pleinement son rôle et prenne ses responsabilités. Nous ne pouvons plus vivre en marge de la société et être montrésdu doigt à chaque fois qu’un criminel en utilisant l’islam décide de tuer ». S’il a le sentiment « que la voix des modérés intéresse aussi peu les politiques que les médias », Hamid Benichou regrette l’absence devision pacifique : « une vision où toutes les couches qui composent notre société multiculturelle se retrouveraient », précise-t-il, « un projet fédérateur qui surmonterait les divisions et protègerait notre société notamment des menaces que peut représenter le transfert de conflits étrangers sur notre territoire. Je souhaite ardemment un rassemblement de toutes les communautés pour dire non au racisme, non à l’intolérance et à la violence, en mettant l’humain et la solidarité au cœur de nos préoccupations ».