Heureux comme un Juif chez Poutine

La vie des Juifs russes n’a jamais été un long fleuve tranquille. Nombre d’entre eux clament que la période actuelle est « la meilleure de ces trois cents dernières années ». Mais d’autres murmurent, comme la mère de Napoléon : « Pourvu que ça dure »…

Samedi 25 février dernier : en Russie, les élections législatives viennent d’avoir lieu et les présidentielles sont proches. Dans les rues de Moscou, de nombreux manifestants défilent contre ces scrutins qu’ils estiment truqués.

Au Kremlin, Vladimir Poutine, encore Premier ministre en attendant de redevenir Président*, reçoit les autorités religieuses du pays. Parmi elles, un des deux grands rabbins de Russie, Berl Lazar, du mouvement Habad-Loubavitch.

S’ensuit ce dialogue aigre-doux : « Poutine : Dites-moi, qu’est-ce qu’un Juif est censé faire le samedi ? Lazar : Observer le shabbat. Poutine : Et où doit-il être ? Lazar : Dans la synagogue, à prier. Poutine : Alors que font-ils dehors à manifester ?

Pour qui connait un peu l’histoire des Juifs de Russie depuis la Révolution de 1917, l’échange est fascinant. Il existe donc une communauté juive organisée là-bas ? Avec des Juifs qui osent manifester en public ?

Plus étonnant encore : le chef de l’Etat  ne les envoie pas à la Loubianka. Il se contente de se plaindre d’eux à un rabbin. Staline reviens ! Ils sont devenus fous…De fait, les Juifs d’aujourd’hui ont peu, sinon rien, à voir avec ceux de l’ère communiste.

Déjà leur nombre (même s’il varie toujours selon les sources) : l’URSS recensait trois millions de Juifs. A quoi s’ajoutait un autre million qui ne se revendiquait pas comme tel. Aujourd’hui, il en reste 300.000. Source officielle.  

Plus d’un million d’après les autorités rabbiniques. Ce qui est incontestable, c’est qu’une majorité de Juifs à émigré. Et que ceux qui sont restés ont la volonté -et la possibilité- d’assumer leur judaïsme.

Des communautés organisées existent dans plus de deux cents villes. Moscou compte dix écoles juives, cinq synagogues, plusieurs établissements d’enseignement supérieur, cinq fondations caritatives et pas moins de huit restaurants casher, dont un près du Kremlin.

A lui seul, le Centre Culturel Juif  (CCJ) de la ville compte 10.000 membres. Et là où, comme cela a si souvent été le cas, des synagogues ont été rasées, les municipalités compensent en accordant des terrains pour y construire des centres communautaires. Alors heureux, les Juifs russes ?

Que la Force (des Juifs) soit avec toi !

Cela dépend qui parle. Car, en bons Juifs, ceux de Russie sont divisés en deux camps qui se détestent cordialement. D’un côté,  la « Fédération des communautés juives de Russie » (FEOR) qui regroupe les nombreuses communautés loubavtich, dirigée par le grand rabbin Berl Lazar.

En face, toutes les autres, unies dans le « Congrès juif de Russie » (REK) présidé par le grand rabbin Adolf Chaevitch. Une division cultuelle et culturelle qui s’est encore aggravée avec l’intervention du pouvoir politique.

Jusqu’en 2000, en effet, c’était Chaevitch qui, grâce au soutien de quelques puissants oligarques, représentait les Juifs au « Conseil présidentiel des affaires religieuses ». Mais, quelques mois après l’arrivée de V. Poutine au pouvoir, révolution de Palais.

Le nouveau Président entend briser le pouvoir des oligarques. Et de leurs fidèles. Poutine manœuvre alors en deux temps. D’abord, il décerne au rabbin Berl Lazar, le titre, créé spécialement pour lui, de « Rabbin Principal de Russie ».  

Du coup, Lazar devient le supérieur hierarchique de Chaevitch. Il est donc logique qu’il le remplace au Conseil présidentiel… Et depuis, Lazar ne tarit pas d’éloges sur le nouveau président : « La notion d’antisémitisme lui est tout à fait étrangère ».

« En fait » , précise-t-il, «  Poutine reconnaît que les Juifs russes sont une sorte de force. Pour lui, ils ont une force qui s’appelle l’intelligence ». Le grand rabbin est de ceux qui estiment que la situation d’aujourd’hui est « la meilleure des 200 à 300 dernières années ».

Certes, certains hommes politiques dérapent plus souvent qu’à leur tour dans l’antisémitisme. Mais il faut remettre cela dans un contexte général de xénophobie (chasse aux Géorgiens, agressions contre des étudiants étrangers etc.).

D’ailleurs, en 2010, selon un sondage, 2 ou 3% seulement des citoyens de Russie avouaient « éprouver de la haine pour des Juifs ». Quant au très virulent antisémitisme d’Etat de l’époque communiste, il a disparu.

Pour la fête de Hanoucca, un grand chandelier est allumé au centre de Moscou en présence du maire de la ville. Vladimir Poutine en personne ne manque jamais d’envoyer un message lors des grandes cérémonies juives.

Autre son de cloche chez Chaevitch et les siens : « Dans la nouvelle Russie, il y a en permanence des agressions contre les synagogues, des profanations de cimetières, des injures ».

Et Poutine, lui-même ? Prudence : même dans la Russie d’aujourd’hui, critiquer le Kremlin est risqué. Tout au plus, fait-on remarquer qu’il y a quelques antisémites avérés parmi ses fidèles. Et qui sait ce qui se passera lorsqu’il sera bien réinstallé au pouvoir ?

En attendant, nombre de Juifs, surtout des jeunes, nés après la chute de l’URSS, ont manifesté contre le régime. Mais pas pour défendre leurs intérêts spécifiques. Pour la liberté et la démocratie.

*Vladimir Poutine est au pouvoir depuis mars 2000. Deux fois, Président de la Fédération de Russie, une fois Premier ministre. Et à nouveau Président depuis mars 2012.

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