Dans son dernier livre Exister : le plus intime et fragile des sentiments (éd. Payot), le psychothérapeute de famille Robert Neuburger explique qu’on peut sentir son cœur battre, son corps bouger, et pourtant ne pas sentir qu’on existe. Si le sentiment d’exister n’est pas inné, être en accord avec soi-même demeure une nécessité. Et tout est affaire de construction, comme nous l’exposera Robert Neuburger le 4 mai à 20h30 au CCLJ.
Dans quelle mesure le sentiment d’exister est une notion fondamentale ?
Se sentir exister n’est pas une donnée biologique, c’est un sentiment. La vie est certes biologique, mais se sentir exister est une construction : on existe dans le regard de l’autre, on existe parce que l’on se sent bien dans son couple, dans son travail, dans son groupe d’amis, etc. Ces deux matériaux, les relations aux autres et l’appartenance à des groupes sont les éléments de base qui nous confèrent ce sentiment d’exister. Quand tout va bien, on ne se rend pas compte de l’importance de cette construction, mais il suffit de rencontrer une difficulté, une rupture, une humiliation, une injustice, ou une violence et tout bascule. On peut ainsi se retrouver, selon une expression d’une victime de violences ethniques « dans le nu de la vie ». Cela se traduit souvent par un sentiment de ne plus exister. C’est d’ailleurs sous cette forme que nombre des patients expriment leur souffrance : « je ne me sens plus exister, pas reconnu, ne plus avoir d’importance dans mon couple, dans mon travail ».
Comment réagissent les médecins face à ce sentiment de ne plus exister ?
La réaction de la médecine peut être problématique. Les sujets expriment leur souffrance en disant qu’ils ne se sentent plus exister dans leur vie affective, professionnelle ou autre. Mais quand on leur fait part de cette souffrance, certains médecins réagissent en attribuant ce sentiment à une « maladie », la dépression. Or, c’est le contraire qui s’est produit : c’est précisément parce qu’on ne se sent plus exister qu’on nourrit des sentiments dépressifs.
Quelles sont les conséquences de cette approche?
Le risque est qu’alors le patient se vive comme un malade, s’enferme dans une supposée maladie alors que les sentiments dépressifs sont des symptômes comme peut l’être la fièvre en cas de grippe. Un sujet ayant un problème existentiel devient un malade. Et l’idée qu’il est malade tue toute curiosité chez le praticien et chez son patient dans ce qu’il peut y avoir de singulier dans son trajet.
Est-ce la raison pour laquelle vous forgez le concept de curiosité bienveillante ?
Oui. Je l’ai emprunté partiellement à Freud qui parlait de « neutralité bienveillante ». Avec ce concept de curiosité bienveillante, je m’efforce d’aller au-delà du symptôme et de ne pas engluer le patient dans son symptôme, de ne pas transformer ce qui est un sentiment en maladie. Un jour, j’ai posé une simple question à un homme qui est venu me voir : « A quoi devez-vous penser pour nourrir ce sentiment dépressif dont vous me parlez » ? Il m’a regardé complètement étonner, car depuis des années de traitement, personne ne lui avait posé cette question. A partir de ce moment, on a pu comprendre ce qui lui posait problème dans sa vie.
Mais d’où vient cette fragilité que vous signalez dans le titre de votre ouvrage ?
C’est le cœur du problème et du livre. Chacun de nous construit son existence et ses supports d’existence : des amis, un couple, des hobbies, des projets, des enfants, des passions… Tout ceci pour échapper à ce qu’il y a de plus profond en l’humain, la certitude de sa finitude et son corollaire : l’angoisse existentielle. Celle-ci n’est pas une pathologie, c’est la source de notre créativité. S’il n’y avait pas parfois des crises existentielles, il n’y aurait ni poètes, ni peintres, ni créateurs. Je dirais que nous, en tant que juifs, sommes particulièrement exposés du fait de notre fragilité face à la société, à rencontrer l’angoisse existentielle avec ce qu’il y a de douloureux, mais aussi avec ce qui pousse à créer, à inventer. Ce serait dommage d’appeler cela une maladie.
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