Les mots ne veulent plus rien dire

Islamophobie. Voici un terme créé il y a quelque temps dans un but purement polémique et stratégique. L’étonnant, au vu de ce que j’explique plus loin, c’est son usage si fréquent dans le débat politique et les textes académiques. Une phobie est une peur irrationnelle (sans fondement) ou largement exagérée. Ainsi certains manifestent-ils une phobie des petits espaces clos (comme les ascenseurs), d’autres une phobie des grands espaces ouverts (appelée précisément agoraphobie).

Le phobique a peur de quelque chose, et cette frayeur est sans objet. Il s’agit d’une pathologie, à soigner comme telle. Si vous manifestez une peur irrationnelle des Juifs, on vous qualifiera de « judéophobe ». Si les musulmans vous font paniquer sans raison, vous serez traité d’« islamophobe ». Si les chrétiens vous angoissent de façon injus-tifiée, on vous appellera « christianophobe ».

De telles pathologies sont parfois spontanées, souvent politiquement suscitées. Le Front national entretient systématiquement l’islamophobie : il crée dans la population une peur de tous les musulmans, assimilés à des intégristes potentiels, voire à des tueurs en attente. Mais les islamistes radicaux font également beaucoup pour susciter ces craintes. La peur qu’ils créent chez le citoyen ordinaire n’a rien d’une phobie : aucun d’entre nous n’aimerait se trouver face à face avec un imam hurlant sa haine des mécréants, des Juifs, de la démocratie et de l’Occident – sans même mentionner un Mohammed Merah.

Oui, mais justement, ajoute-t-on avec une perspicacité apparente : si cette peur s’étend aux autres musulmans, qui n’ont rien fait, ne devient-elle pas irrationnelle ? Ne se transforme-t-elle pas en une phobie, dont les effets délétères sur une population pacifique peuvent se révéler terribles ? Un tel amalgame est malheureusement très difficilement évitable. En Suisse, le fameux vote sur les minarets a révélé une phobie de l’islam et des musulmans. Marqués par les propagandes de l’extrême droite et le comportement des islamistes, les citoyens helvétiques ont manifesté une réaction de rejet. Il faut travailler sur ces peurs irrationnelles, fondées sur des amalgames que seule la capacité de juger sereinement peut faire éviter.

Bref, il y a les peurs légitimes et les peurs sans fondement, souvent politiquement entretenues comme telles. C’est déjà assez compliqué, mais certains n’hésitent pas à en rajouter une couche. Au lieu de distinguer les peurs positives (bonnes conseillères) des peurs négatives (portant sur un objet imaginaire), ils étendent la notion de « phobie » à toute critique de l’islam, et même de l’islamisme. A cette aune, les caricatures de Mahomet deviennent islamophobes. Il en va de même de Caroline Fourest, intellectuelle qui critique les intégrismes religieux, et donc également l’islamisme.

Venons-en alors à la récente émission de « Questions la Une », sur la RTBF, portant sur des dérives inquiétantes dans certaines mosquées et certains milieux musulmans bruxellois. Des journalistes qui n’ont fait que leur métier ont été violemment insultés, y compris par l’historien-bourgmestre Philippe Moureaux, qui les a comparés à Goebbels.

En mai 68, les étudiants français scandaient le slogan CRS-SS. Ils avaient trouvé intelligent de comparer les policiers, souvent trop répressifs, aux organisateurs de la « Solution finale ». Une telle comparaison relevait de la sottise sans nom : un jour, on croirait que les SS n’avaient au fond donné que quelques coups de matraque mal placés, et la banalisation du génocide serait en marche.

Mais les étudiants étaient jeunes, ignorants, généreux et dogmatiques. M. Moureaux est historien. C’est un haut responsable politique de notre pays. On critique à juste titre la télévision pour sa superficialité et sa complaisance à l’égard des divertissements les plus abrutissants. Quand les journalistes font leur métier en portant à la connaissance du public des aspects dérangeants de la réalité, un historien les traite d’islamophobes, rendant cette notion complètement absurde. Puis, comme si ce n’était pas suffisant, il les compare au grand ordonnateur hystérique de la propagande nazie.

Aujourd’hui, Goebbels est « amalgamé » à un journaliste honnête et talentueux. Frédéric Deborsu n’en demandait pas tant. La confusion du langage, qui ne sert que les tyrans, aura bien progressé. Lamentable et pitoyable.

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