Suite à la publication en Israël d’un nouveau manuel d’instruction civique contenant quelques maladresses, les courants religieux et nationalistes en profitent pour lancer une offensive virulente contre l’idée même d’un tel cours dans le programme scolaire.
Cela commence, en général, par une première salve, une enquête à sensation truffée d’erreurs et de calomnies publiée par le quotidien de droite Makor Richon. Le but : démettre l’inspecteur général de l’enseignement du civisme, autrement dit le onctionnaire garant auprès du ministre de l’Education nationale de l’enseignement de cette matière dispensée à l’école primaire et dans le
secondaire. Une caricature sur une demi-page le montre revêtu d’une vareuse militaire à la soviétique, tel un commissaire à l’éducation arborant un drapeau israélo-palestinien en guise de faucille et de marteau. Tenu à une obligation de réserve, l’accusé ne peut se défendre. La pression monte puis faiblit. Un coup pour rien ? Qu’importe, on repart à la charge, cette fois-ci c’est dans Maariv.
Que lui reproche-t-on maintenant ? Avoir autorisé l’usage d’un manuel scolaire en dépit de certaines erreurs factuelles et de quelques formulations jugées tendancieuses. Il y est notamment écrit que les nouveaux immigrants russes venus au début des années 1990 étaient, pour une bonne part, indifférents au sionisme, voire ignorants de son histoire – ce qui est vrai et n’a rien d’insultant. Une autre phrase souligne une contradiction manifeste entre religion et démocratie, plus exactement entre le principe d’hétéronomie de la première et le principe d’autonomie de la seconde, la religion étant fondée sur une loi externe à l’homme tandis que la démocratie confie à la nation et à ses représentants le soin d’établir les lois et de les modifier si nécessaire – ce qui n’est pas faux non plus.
L’inspecteur avait signalé dans son rapport des formulations ambigües, mais n’était pas allé vérifier par la suite si celles-ci avaient été intégralement corrigées. Nos militants à l’affut tenaient là leur prétexte : l’amour-propre des Russes et des religieux ayant été blessé, voilà que la commission parlementaire de l’Education est convoquée pour réclamer la démission dudit inspecteur ou, le cas échéant, son licenciement immédiat par le Ministre. Pris de panique, le Ministre interdit sine die l’utilisation du manuel par les enseignants. Une première en Israël ! En souhaitant la nomination d’un nouvel inspecteur, le but de la manœuvre est de ramener l’éducation civique au pas. L’enjeu en effet dépasse la personne concernée et touche au statut et au contenu de cette discipline.
Communautarismes
Dans un pays si communautarisé, divisé en clivages nationaux, religieux, linguistiques, entre autochtones et allochtones (les sabras, les nouveaux immigrants et les travailleurs immigrés), il est significatif de rendre compte de cette identité citoyenne qui transcende les divisions qui la composent. Consciente de l’importance de cette mission, l’ancienne ministre travailliste de l’Education nationale, Youli Tamir, ajouta même en 2008 une heure hebdomadaire de plus dans le cursus.
Cet effort pour donner sens et corps à une définition civique commune s’accompagne et se concrétise souvent par des rencontres entre jeunes laïques et religieux, entre jeunes Juifs et Arabes également, puisque les uns et les autres ne vont pas dans les mêmes écoles; enfin, entre professeurs ou directeurs d’établissement des trois secteurs (juif laïque, juif religieux et arabe). Ce volontarisme ne donne pas les résultats escomptés. De nos jours, l’ambiance dans les salles de classe est difficile à gérer. Les cas de violence entre élèves et l’incivilité envers les professeurs sont fréquents; les préjugés anti-arabes coulent à flots dans les écoles juives; le dédain et la défiance envers la démocratie israélienne parmi les élèves arabes triomphent. Dans ce contexte, c’est le nationalisme et le fanatisme religieux des deux bords qui tirent parti de cette misère démocratique et nourrissent le discours radical.
L’éducation à la démocratie est plus que jamais une nécessité. Cette insistance sur la démocratie déplaît à plus d’un. Des notions comme les droits de l’homme, la justice, la liberté, ou l’égalité deviennent insupportables pour ceux qui voient un danger dans ce cours de civisme tel qu’il est conçu. Trop de démocratie, ce n’est nécessairement pas assez de judaïsme. Le civisme, voilà l’ennemi ! C’est l’identité juive qu’il faut renforcer, et pour les Arabes, la loyauté telle que l’entend Avigdor Lieberman. Bref, l’identité civique est subversive. Certes, il n’est dans l’esprit ni de l’inspecteur, ni des auteurs, ni même des enseignants de bourrer le crâne de qui que ce soit. Personne ne conteste la suprématie des identifications nationales et religieuses en Israël au sein de la population, mais il importe de former des citoyens par une instruction inédite qui ne soit pas la répétition de ce qui se dit dans des cours parallèles tout aussi importants au demeurant, comme le sont les cours d’histoire, de littérature et de Bible.
Une police de la pensée
Flairant la conspiration, les parlementaires sont convaincus que l’insistance sur les droits de l’homme et l’égalité n’est qu’un paravent pour diffuser la thèse de l’Etat binational et remettre en cause la dimension juive explicite de l’Etat d’Israël. Alors, que faire ? Pour la droite, le compte est bon : réclamer de nouveaux manuels et en attendant de remettre les pendules idéologiques à l’heure, chasser l’inspecteur en question qui poursuivait la politique de ses prédécesseurs. Mais du temps de ses prédécesseurs, la droite au pouvoir n’était pas aussi sûre de son omnipotence, elle n’était pas aussi ivre d’elle-même. Le pauvre homme a beau produire d’impeccables états de service : officier de réserve à l’armée, organisateur de rencontres entre religieux et laïques, il a tout récemment appuyé une initiative pédagogique visant à utiliser les sources bibliques pour en extraire des points de vue susceptibles d’éclairer des sujets d’actualité brûlants. Rien n’y fait.
C’est la police de la pensée que la droite s’apprête à imposer. Pour ce faire, elle s’appuie sur la légitimité populaire dont elle dispose à la Knesset et sur l’impuissance de l’opposition. La protestation sociale fera bien, lorsqu’elle se réveillera, d’inscrire la question de
l’enseignement du civisme parmi ses objectifs de combat. •
L’instruction civique en Israël
Longtemps, l’instruction civique était une matière marginale dans le cursus scolaire. On se contentait d’un enseignement formel, très formel, trop formel. Dispenser aux élèves les fondamentaux des institutions politiques et juridiques de l’Etat d’Israël était le brevet de civisme exigé. Certes, cette connaissance est indispensable, mais est-ce bien suffisant ? Les enseignants eux-mêmes étaient le plus souvent des professeurs d’histoire ou de géographie qui trouvaient avec l’instruction civique un complément d’heures de cours et de salaire. Il n’y avait pas même de formation spécifique pour cette matière. Les choses ont changé depuis une décennie. Voulant dépoussiérer le cours d’instruction civique, on a fait une révolution.
Premièrement, au lieu de livres spécifiquement conçus pour chacun des trois secteurs de l’enseignement public -les secteurs arabe, juif religieux et juif laïque-, il a été décidé de proposer un manuel pour tous. Si tous les élèves sont de futurs citoyens à parts égales, ne convient-il pas de leur parler de civisme, de patriotisme, de libertés et d’égalité civile et politique de la même manière ? Pari hasardeux, car ni en histoire ni en littérature, il n’existe à ce jour de manuel unique. Pari gagné malgré tout. En arabe ou en hébreu, destiné à ceux qui croient au ciel comme à ceux qui n’y croient pas, le même manuel est au programme. La rédaction d’un second manuel a été lancée, celui qui a été suspendu, afin que les maîtres puissent avoir le choix. Puisqu’on s’adresse à leur qualité commune d’Israéliens, laquelle dépasse leurs identités singulières, il importe de leur tenir le même langage et de les faire réfléchir aux défis posés par la démocratie en général, et l’Etat d’Israël en particulier.
Deuxièmement, loin de réduire la démocratie à la description des institutions de l’Etat, le manuel porte essentiellement sur les valeurs démocratiques, les dilemmes entre espace privé et espace public, sécurité et liberté, entre le droit à l’information et le secret d’Etat, entre les droits de l’homme et la raison d’Etat, entre Etat juif et Etat démocratique.
Cette évolution de l’enseignement du civisme reflète assurément le passage en Israël d’une démocratie formelle à une démocratie libérale. Certes, la démocratie implique toujours la règle de la majorité comme technique de décision, mais elle se définit essentiellement par la limitation et le contrôle des pouvoirs octroyés à l’Etat et la protection des droits de l’homme.
A contenus différents, méthodes d’enseignement appropriées : celles-ci visent à faire acquérir une démarche critique et raisonnée dans le but d’inculquer aux élèves l’art de formuler des arguments et de se former aux vertus du débat, afin d’appréhender la chose publique dans sa complexité.