Depuis quelques semaines, quinze jeunes adolescents du village de Hura, dans le Néguev, jouent en langue arabe Le Bourgeois Gentilhomme, qu’ils ont adapté dans un contexte bédouin. Zoom sur un projet éducatif initié par l’Institut français de Beer-Shev’a.
Une immense sculpture dorée, haute de plusieurs mètres, marque l’entrée du Centre socio-culturel de Hura, un village bédouin situé à une trentaine de kilomètres d’Arad, à mi-distance entre la Mer morte et la Méditerranée. Elle représente un « baakradj », la cafetière des nomades du désert, conçue pour chauffer le café à même le feu. Mais la quinzaine de jeunes qui participent depuis l’hiver dernier au projet « Molière dans le Néguev, version 2012 » ne prêtent guère attention à ce monument métallique un brin kitsch… Tous les vendredis matin, ils s’empressent de monter sur scène pour répéter avec passion Le Bourgeois Gentilhomme, qu’ils jouent en langue arabe après l’avoir adapté dans un contexte bédouin. Monsieur Jourdain, rebaptisé Saïd Gideon, prend ainsi les traits d’un richissime Cheikh aspirant non pas à acheter des titres de noblesse, mais à devenir « occidental ». Le menuet a été remplacé par la Debka, la danse traditionnelle bédouine pratiquée par les hommes. Un professeur de Karaté s’est substitué au maître d’armes.
A n’en point douter, Hazam, Hanin, Hanan et les autres protagonistes de ce projet socio-éducatif, soutenu par l’Institut français de Beer-Shev’a, ont accompli une sorte de miracle. « Je me souviens très bien de la première phrase que ces adolescents ont appris à dire en français : “C’est pas possible” ! A mes yeux, ils sont la preuve vivante du contraire », résume Yaakov Amsellem, le metteur en scène franco-israélien qui a accompagné dès le premier jour la troupe de théâtre amateur de Hura. « La plupart de ces jeunes n’avaient jamais mis les pieds au théâtre de leur vie. A présent, tous ambitionnent de devenir acteurs ! ». Le projet « Molière dans le Néguev, version 2012 » n’a pas démarré sans heurts. « Nous avons eu la bonne surprise de recruter dix adolescentes sur quinze comédiens amateurs », confie Pauline Marchand, la responsable de l’Institut français de Beer-Shev’a. « Mais il a fallu vaincre les réticences des parents (de confession musulmane, ndlr). L’une des jeunes filles a dû quitter la troupe, après que sa famille se soit opposée au tournage d’un clip vidéo ».
D’un autre côté, les jeunes comédiens ont nourri la pièce des ingrédients de leur culture. « Les apprenties comédiennes ont tout de suite réagi à la dimension féministe du “Bourgeois Gentilhomme”, une pièce qui reflète le déclin de l’autorité paternelle et des mariages forcés, comme dans la société bédouine », confie Yaakov Amsellem. Pour ce dernier, le pari est déjà gagné. « Monter une troupe de théâtre », poursuit-il, « c’est ouvrir les horizons ». De fait, en mars dernier, les comédiens de Hura ont été sélectionnés (aux côtés de dix-sept autres troupes) pour participer au Festival du théâtre amateur pour jeunes de Bat Yam. En mai 2013, ils se produiront au pays de Molière, à Grasse, dans le cadre du Festival international des Didascalies.
Une minorité en quête de repères
Minorité au sein de la minorité arabe-israélienne, la population bédouine qui compte 200.000 âmes cherche ses marques. Principale pomme de discorde avec l’Etat hébreu : la situation des Bédouins du Néguev vivant dans des villages non reconnus. Dans le cadre du plan Prawer, dont les conclusions ont été présentées en septembre, l’Etat d’Israël a décidé de porter le nombre de villages reconnus de sept à quinze, obligeant près de 30.000 Bédouins à vivre dans des espaces urbains. « Ce plan qui ne tient pas compte des réalités culturelles est une grande erreur », estime Ibrahim Saiah, l’animateur socio-culturel du Centre de Hura. Ce dernier reconnaît toutefois que les Bédouins du Néguev sont confrontés à des défis majeurs : un taux de chômage très élevé, une démographie (huit enfants par famille) qui accroît le taux de pauvreté, et des problèmes de violence liés à une guerre larvée entre tribus. « A Hura », souligne l’animateur, « nous avons la chance d’avoir à la tête du conseil municipal, un docteur en chimie, le Dr Mohammed Al Nabari. Ce dernier s’est imposé grâce à ses compétences : il a su briser le modèle tribal, doter notre village d’infrastructures modernes et jouer la coopération ».
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