« Israël était prêt à offrir l’asile à Moubarak »

Dans ses travaux sur le conflit israélo-arabe, Avi Shlaïm, professeur de relations internationales à l’Université d’Oxford, a mis en évidence l’entente entre Israël et le Roi Abdallah de Jordanie sur le partage de la Palestine en 1948. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il revient sur les relations entre Israël et ses voisins arabes.

L’entente entre les dirigeants sionistes et le Roi Abdallah que vous décrivez dans vos travaux sur la Guerre d’indépendance de 1948 constitue-t-elle un exemple de bonnes relations entre Israéliens et Arabes ? Dans la première édition de mon livre sur les rapports entre le mouvement sioniste et la monarchie hachémite, j’utilisais le terme « collusion » pour les décrire. Ce terme est péjoratif, et comme je ne porte pas de jugement de valeurs sur ce qui s’est passé, je ne l’ai plus utilisé dans l’édition suivante. Le but de ce livre n’est pas de lancer une attaque en règle contre le Roi Abdallah. Je considère même qu’en 1948, il était le seul dirigeant arabe qui se soit livré à une évaluation réaliste des rapports de force. Il voulait avant tout éviter une confrontation militaire avec les forces juives de Palestine et aboutir à une forme de compromis avec elles. Bien que sa stratégie fût censée, elle ne pouvait se concrétiser en raison de l’opposition arabe à la création d’Israël.

Vous considérez pourtant que cette entente avec la monarchie jordanienne met également en exergue une erreur stratégique que les Israéliens vont commettre fréquemment… A chaque fois qu’il est question des Palestiniens, les dirigeants israéliens s’efforcent de contourner le problème en ne traitant pas directement avec les représentants palestiniens. Comme s’ils préféraient négocier avec des dirigeants arabes conservateurs à l’image des rois jordaniens ou des présidents égyptiens. Je vois dans ce choix une caractéristique majeure de la politique étrangère israélienne.

Avec l’exception des accords d’Oslo en 1993 ? C’est vrai. Bien qu’ils n’aient pas abouti au règlement définitif du conflit, on peut les considérer comme une brèche historique : pour la première fois, Palestiniens et Israéliens négocient directement entre eux. Les Etats-Unis et les pays arabes ignoraient tout. Si les dirigeants arabes étaient au courant, ils n’auraient jamais permis aux Palestiniens de mener des négociations directes avec les Israéliens. Malheureusement, le défaut majeur des accords d’Oslo réside dans son manque de clarté quant aux droits des Palestiniens.

Quel regard portez-vous sur les réactions israéliennes face au Printemps arabe ? Il faut les analyser à l’aune du leitmotiv israélien selon lequel Israël est le seul îlot démocratique au milieu d’un océan de régimes arabes autoritaires. Alors que précisément cet océan commence à s’engager dans la direction de la démocratie, on aurait pu s’attendre à ce qu’Israël réserve un accueil favorable aux révoltes arabes. De manière générale, les réactions israéliennes sont négatives. Le Printemps arabe aurait pu devenir une occasion unique pour qu’Israël s’intègre pleinement dans son espace régional. Or, les dirigeants israéliens n’y ont vu que des dangers et des menaces pour Israël. Lors d’une intervention à la Knesset, Benjamin Netanyahou a même déclaré que les révoltes arabes étaient anti-démocratiques, anti-occidentales et anti-israéliennes. Selon lui, il ne s’agit que d’une révolution islamique menaçant Israël. L’ironie du sort, c’est que Netanyahou et la droite israélienne ont toujours affirmé que la démocratisation du monde arabe est une condition essentielle pour la paix, les démocraties ne se faisant pas la guerre. Netanyahou invoque même les révoltes arabes pour justifier une politique d’occupation militaire permanente de la vallée du Jourdain ! On le voit bien, même s’ils ne cessent de réclamer la démocratisation du monde arabe, les dirigeants israéliens actuels préfèrent la stabilité des dictateurs arabes. L’exemple de Moubarak illustre parfaitement cette tendance. Le Raïs égyptien était devenu le sous-traitant de la sécurité israélienne au Proche-Orient. C’est pourquoi les Israéliens étaient si tristes d’assister à sa chute. Ils ont soutenu Moubarak jusqu’au bout en exerçant même des pressions sur la Maison Blanche pour que les Etats-Unis ne le lâchent pas. Le gouvernement israélien était même prêt à lui offrir l’asile politique ! Heureusement, Moubarak a décliné l’offre.

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