Contre l’homophobie, la lutte se poursuit

Les faits. Le 1er mai 2012, le corps d’Ihsane Jarfi, 32 ans, était retrouvé dans un champ, à une vingtaine de kilomètres de Liège. Le jeune homme ayant été « frappé à mort », selon le Parquet. Pour l’association « Arc-en-Ciel », « le caractère homophobe de l’agression est avéré ». Cela, à quelques jours de la Belgian Pride qui a attiré le 12 mai dans les rues de Bruxelles quelque 50.000 personnes et de la Journée internationale contre l’homophobie célébrée le 17 mai.

Brochure dans les écoles de la Communauté française, semaines arc-en-ciel, opération « Pas d’homophobie sur scène ! »… les actions de sensibilisation se multiplient. Mais avec quels effets ? Assiste-t-on à une recrudescence des actes homophobes ? Nous avons interviewé des personnes de terrain, directement confrontées au problème. Elles témoignent de leur quotidien.

Le directeur du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme, Edouard Delruelle, classe les actes homophobes en trois catégories : les discriminations, les agressions (« gay bashing ») et les propos d’incitation à la haine. « Même si beaucoup de progrès ont été faits avec la légalisation des mariages homosexuels, la loi sur l’adoption et la loi anti-discrimination, les discriminations à l’emploi et au logement restent une réalité pour les personnes homosexuelles », affirme-t-il. « Derrière le racisme (dont l’antisémitisme) et le handicap, elles représentent 10% des signalements, avec plusieurs dizaines de cas par an. Les agressions, de la simple insulte à l’agression physique grave (mortelle dans le cas d’Ihsane Jarfi), sont estimées entre 40 et 80 cas par an, mais elles sont très compliquées à quantifier et on sait qu’elles sont sous-rapportées. Pour différentes raisons : la police doit qualifier le fait d’homophobe, la victime doit déclarer qu’elle est homosexuelle, et il faut bien sûr que les victimes portent plainte. Une campagne “Signale-le.be” a d’ailleurs été initiée pour inciter à un meilleur rapportage des faits ». Edouard Delruelle dresse le constat suivant : « Tant les discriminations que les agressions naissent toujours, comme pour l’antisémitisme, de paroles entendues et de propos répétés négatifs. Quant à la poche principale des signalements, elle se trouve dans le milieu du spectacle ». Raison qui a justifié le lancement à la date symbolique du 17 mai de l’opération « Pas d’homophobie sur scène » à laquelle participent une quinzaine d’artistes et de groupes, et dont le but est de rappeler aux artistes et aux salles qui les programment que l’incitation à la haine, à la violence et à la discrimination (entre autres homophobe) est intolérable et interdite par la loi. Les progrès dans les discours et l’acceptation restent toutefois superficiels pour Edouard Delruelle, qui note le retour de l’hétéro-normativité au moindre problème. « Des efforts demeurent nécessaires dans l’accueil des personnes homosexuelles, dans le traitement des plaintes, mais aussi dans l’accompagnement des sanctions. Le message pédagogique est indispensable, pour ne pas laisser les auteurs de ces délits sans explications ».

Avec ses 300.000 spectateurs par an, l’Ancienne Belgique (AB) a accepté de participer à l’opération « Pas d’homophobie sur scène », « qui correspond à nos valeurs d’ouverture à tous, à toute religion, à toute conviction », relève son directeur général Dirk De Clippeleir. La salle de concert s’est trouvée directement confrontée au phénomène fin 2010, lors du concert de Sexion d’Assaut, groupe de rap français connu pour ses dérives homophobes. « A l’époque, nous avons eu beaucoup de réactions d’associations homosexuelles. Nous avons donc voulu prévenir le problème en organisant un débat, plutôt qu’en annulant le concert. Nous avons organisé avant la représentation un dialogue entre les artistes et le milieu associatif pour essayer de comprendre pourquoi ce langage s’exprimait de cette manière. Les deux parties se sont quittées satisfaites de la rencontre et le concert a pu se dérouler sans incident. Dans le contrat qui nous lie avec les artistes, les paroles discriminantes sont défendues. Mais nous privilégierons toujours le débat à la suppression de la libre expression ». L’Ancienne Belgique devait lancer l’opération du Centre pour l’égalité des chances le 10 mai dernier, mais le groupe belge Puta Madre, en commun accord avec la salle, a finalement demandé de reporter l’action. « L’AB reste en contact avec le Centre pour l’égalité des chances pour envisager la suite », assure le directeur.

Directeur de la Ferme du Biéreau (Louvain-la-Neuve), Gabriel Alloing a lui aussi accepté de participer à l’opération « Pas d’homophobie sur scène ». Il considère son établissement fréquenté par quelque 30.000 personnes par an comme une « caisse de résonnance privilégiée » pour faire passer un message de tolérance et de respect mutuel. « L’homophobie se constate encore dans le vocabulaire utilisé sous forme insidieuse, des termes qui ne sont en réalité pas si innocents qu’on le pense et qui révèlent que les combats méritent encore d’être menés ». Si les associations homosexuelles ont, selon lui, obtenu ce qu’elles voulaient sur le plan légal, « la bataille doit se faire aujourd’hui sur le plan des idées. Avec ses quelque 70 nationalités, son brassage culturel et intellectuel, Louvain-la-Neuve a la particularité d’être habitée par des pionniers, des louvanistes historiques qui ont été obligés de créer là où il n’y avait rien, et qui ont cette faculté de penser que tout peut être possible, que l’on peut inventer le monde de demain ». Gabriel Alloing partage cette volonté du Centre pour l’Egalité des chances qui vise à empêcher toute expression de positionnement personnel ou politique sur scène, « alors qu’ils n’ont rien à y faire », estime-t-il. Le 16 mai 2012, les fans de Witloof Bay ont ainsi reçu avant le concert un flyer à transformer en porte-voix pour observer « une minute de vacarme ». Ils ont également pu visionner un petit film avec des artistes de la scène belge prenant position contre l’homophobie. Une mobilisation qui devrait être suivie d’autres lors des nombreux festivals de l’été. « Chaque action qui contribue à ouvrir notre esprit et celui du public est une pierre ajoutéeà l’édifice », conclut Gabriel Alloing.

Le coordinateur de projet d’Arc-en-ciel Wallonie, la Fédération wallonne des associations LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres), Vincent Bonhomme, revient sur le meurtre d’Ihsane Jarfi à Liège. « Le caractère homophobe de son agression étant avéré selon la loi anti-discrimination de 2007, il s’agit du premier meurtre homophobe en Belgique », confirme-t-il. S’il estime que les lois vont dans le bon sens et que la Belgique se place en tête du point de vue législatif au niveau européen, « il reste de nombreux freins dans la chaine qui relie le plaignant à la police et au Parquet ». Au quotidien, son association est régulièrement sollicitée, notamment par les écoles. « Outre des campagnes de prévention, comme celle que nous avons faite le 17 mai dernier avec des pin’s distribués dans toutes les écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles, nous sommes appelés en cas de problème, ou pour des animations, par exemple dans le cadre de cours sur l’homoparentalité », poursuit Vincent Bonhomme. « Les jeunes sont curieux et les enseignants se trouvent souvent démunis face à la problématique LGBT qui n’est pas intégrée dans le cursus scolaire ». Et d’annoncer pour la fin 2012 le lancement d’un Plan national de lutte contre l’homophobie, à l’initiative de la ministre de l’Intérieur et de l’Egalité des chances, Joëlle Milquet, en concertation avec les entités fédérées, l’enseignement et les associations concernées. « Après cinq ans d’existence, la loi anti-discrimination fera aussi l’objet d’une évaluation, à laquelle nous serons très attentifs ». Vincent Bonhomme pense déjà à l’échéance des communales le 14 octobre 2012 pour encourager la formation des agents communaux dans les procédures de mariage et d’adoption, ainsi que l’amélioration de l’accueil en général, par la police locale et l’enseignement. Partisan du dialogue plutôt que du bras de fer, il regrette la vision « impressionniste » actuelle, ignorant si l’attention médiatique et judiciaire s’explique par une véritable recrudescence des faits ou un meilleur fonctionnement de la loi.

Tanguy Pinxteren est enseignant. Ancien coordinateur LGBT chez Amnesty, membre-fondateur de l’asbl Genres pluriels, il est co-auteur du guide pédagogique « Combattre l’homophobie » diffusé en 2006 dans les écoles primaires et secondaires de la Communauté française, dont la réédition est prévue pour 2013. Tanguy Pinxteren reste toutefois critique quant à son application pratique : « Rien ne semble malheureusement avoir été prévu pour assurer le suivi de cette initiative », regrette-t-il. « Ainsi, la circulaire ministérielle de Marie Arena qui devait à l’époque accompagner les brochures n’a jamais vu le jour (la circulaire de Marie-Dominique Simonet date de 2009, ndlr). Aucun retour n’a été demandé aux écoles, et personne au sein de l’administration n’a même été chargé de réceptionner les formulaires d’évaluation ! ». Une affaire de bonne conscience ? Tanguy Pinxteren le craint. Relevant le manque cruel d’une enquête à grande échelle prise en charge par les pouvoirs publics pour rendre compte de la situation sur le terrain, il pense aussi que la victimisation n’est pas la bonne approche du phénomène. « La mise à jour de la brochure a été basée sur la question de genre qui me parait plus pertinente en partant des définitions masculin/féminin pour parler des stéréotypes sexistes et homophobes. Les hommes efféminés, les femmes masculines et tous ceux qui dérogent aux normes de genre sont les plus stigmatisés. Cette vision binaire de la société, hommes/femmes, est le vrai problème de fond qui a permis de développer des pistes pratiques qui concernent tout le monde, au-delà de l’empathie que la victimisation pouvait entrainer. L’homophobie peut ensuite être mise en relation avec d’autres rejets de la différence, comme le racisme et l’antisémitisme ».  Tanguy Pinxteren souligne la prise de conscience que le meurtre d’Ihsane Jarfi aura suscitée. « Je ne pense pas pour autant qu’il y ait une recrudescence, mais il est clair que les discours religieux n’aident pas en cautionnant indirectement ces agressions ».

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