Le cas Eichmann

Adolf Eichmann a été exécuté il y a cinquante ans, le 1er juin 1962, dans une prison proche de Tel-Aviv. Nul autre que ce criminel nazi n’a autant incarné la Shoah. Michaël Prazan, écrivain et documentariste, et Claude Klein, professeur de droit public israélien, tentent de tirer un bilan du procès de ce spécialiste de l’extermination des Juifs d’Europe.

Le procès Eichmann devait-il remplir une autre fonction que celle de juger un homme pour les crimes qu’il a commis ?

Michaël Prazan : Bien que juger Eichmannpour les actes qu’il a commis constitue en soi un acte important, il ne s’agit pas du seul enjeu de ce procès. Il devait se tenir en Israël et permettre de raconter à travers le témoignage des rescapés l’intégralité du génocide. C’est la raison pour laquelle, lors de la phase de préparation, il a été décidé de filmer et d’enregistrer le procès et de le retransmettre en quasi direct. Lorsque Ben Gourion annonce à la Knesset le 23 mai 1960 que les services de sécurité ont arrêté Eichmann, il déclare d’emblée que ce procès sera le « Nuremberg du peuple juif ».

Claude Klein : Il y a en réalité deux procès parallèles ou concomitants qui se tiennent à Jérusalem. L’un est celui d’Adolf Eichmann et de ses responsabilités rattachées à ses fonctions au sein de l’appareil nazi, et l’autre, celui de la Shoah. En exagérant à peine, on pourrait même dire qu’ils n’ont rien à faire l’un avec l’autre, dans la mesure où le procès de la Shoah porte sur de nombreux événements pour lequel Eichmann n’a aucune responsabilité. En 1961, l’Etat d’Israël a néanmoins voulu présenter au monde ce qu’a été la Shoah. Il ne faut jamais perdre de vue qu’à cette époque, on parlait très peu de la Shoah et très peu de livres ont été publiés sur cette page sombre de l’histoire de l’Europe. Ce n’est qu’après le procès Eichmann que des travaux importants ont été consacrés à la Shoah.

Dans Eichmann à Jérusalem, Hannah Arendt apporte-t-elle un éclairage intéressant sur Eichmann ?

M. Prazan : Non. Elle n’a rien compris, ni à Eichmann ni au procès. Elle n’a pas compris Israël non plus. Toutes ces incompréhensions ont largement orienté sa perception du procès. Hannah Arendt arrive à Jérusalem avec des préjugés dont elle ne se départira jamais. Sur le fond, elle veut que ce procès soit l’illustration de ce qu’elle a pu élaborer dans Les origines du totalitarisme. De cette manière, elle ne peut percer la nature réelle d’un criminel comme Eichmann. Et puis, il y a tout le reste. Elle déteste Israël qu’elle juge trop oriental. Elle est animée d’une incroyable conscience de classe vis-à-vis des Juifs polonais. A l’exception des trois juges, rien dans ce procès et en Israël ne correspond à ses critères élitistes de Yekke (Juif allemand en yiddish). Pour elle, ce procès est aussi médiocre et vulgaire qu’Israël. Enfin, il y a un problème méthodologique : elle n’assiste qu’aux premières séances du procès. A aucun moment, elle n’entendra Eichmann se défendre et batailler avec véhémence contre le procureur et les juges. Elle ne retient d’Eichmann qu’un petit bonhomme impassible dans sa cage de verre. Vu sous cet angle, Eichmann apparaît comme un être banal. Elle ne remettra jamais en question son jugement, y compris lorsqu’elle prendra connaissance des minutes du procès pour la rédaction d’Eichmann à Jérusalem.

Cl. Klein : C’est presque en tremblant que je m’attaque à cette grande personnalité du 20e siècle qui demeure une véritable icône à Paris ou aux Etats-Unis. Sans chercher à me justifier, il faut d’emblée rappeler que les plus grands spécialistes d’Arendt considèrent qu’Eichmann à Jérusalem est son plus mauvais livre. Tant dans sa correspondance que dans ce livre, on voit à quel point elle est habitée du sentiment de supériorité des Yekke. Et cette « yekkitude » la conduit à prendre de haut les Juifs d’Europe orientale (Ostjuden). Comme les trois juges du tribunal parlaient l’allemand couramment, elle estimait même que le procès aurait pu se tenir dans cette langue et non pas en hébreu ! Elle formule des remarques déplacées et désobligeantes à l’encontre des Juifs polonais. Cela se manifeste à travers le mépris qu’elle affiche à l’égard du procureur général Guidon Hausner. Dans une lettre adressée à Karl Jaspers, elle décrit Hausner comme un petit Juif galicien gesticulant et faisant constamment des fautes de langage, « sans doute un de ces individus qui ne savent aucune langue ». De manière générale, elle fait preuve de mauvaise foi.

Se trompe-t-elle en forgeant le concept de « banalité du mal » ?

Cl. Klein : Oui, même si cette expression n’est que le sous-titre du livre : « Rapport sur la banalité du mal ». Par ailleurs, l’expression ne revient jamais dans le livre. Elle l’a ajoutée à la deuxième édition en quelques lignes. Elle n’explicite jamais ce qu’elle entend par « banalité du mal ». Ce sous-titre a malheureusement acquis de la célébrité. Si on veut rendre justice à Hannah Arendt, il faut catégoriquement réfuter l’idée selon laquelle elle avait la haine de soi. Tout comme elle n’a jamais considéré la Shoah comme quelque chose de banal. Le problème, c’est qu’elle a construit son raisonnement sur base de l’expérience de Milgram et de la soumission à l’autorité : une personne placée dans une situation de soumission à l’autorité est capable de commettre les actes les plus atroces. En appliquant cela à Eichmann, elle se trompe complètement. Elle présente Eichmann comme un petit monsieur banal et falot. Or, ce n’est pas le cas. Eichmann a tenu tête au procureur Hausner lors du contre-interrogatoire et il a même marqué des points face à lui. Arendt va même jusqu’à écrire qu’à la limite, Eichmann n’était pas antisémite et qu’il aurait fait n’importe quoi pour montrer qu’il était un fonctionnaire obéissant et zélé. Elle se trompe. Eichmann était antisémite et son adhésion à l’idéologie antisémite nazie est capitale. Pour lui, l’Allemagne devait impérativement se débarrasser des Juifs.

M. Prazan : Son ambition de montrer que le cas Eichmann illustre la théorie qu’elle développe dans Les origines du totalitarisme l’entraîne à déresponsabiliserles bourreaux dans un cadre qui les dépasseet les écrase. En raison de son impression très partielle d’Eichmann, Hannah Arendt ne peut avoir qu’une perception erronée de ce criminel et le présenter comme un personnage banal, dépourvu de pensée et soumis à l’autorité.

Ce procès est-il bien ancré dans la mémoire collective à travers le monde ?

M. Prazan : Cinquante ans ont passé et d’autres procès ont eu lieu. Mais il n’empêche que ce procès demeure un événement fondateur pour la conscience historique mondiale. Il suffit de voir le nombre de livres publiés sur cette question. Le mérite en revient à deux hommes : le cinéaste Léo Hurwitz qui capte et qui diffuse simultanément le procès, et Milton Fruchtman, producteur du tournage qui démarchera surtout des chaînes de télévision américaines et allemandes. Grâce à sa diffusion télévisée, ce procès deviendra un événement mondial et aura un impact considérable sur les consciences. C’est tellement vrai que sans la médiatisation du procès Eichmann, il n’y aurait pas eu le mai 68 allemand. Toute une jeunesse allemande élevée dans le tabou et le silence du génocide va prendre conscience à travers ce procès de ce que leurs parents ont commis pendant la guerre. Immédiatement, cette jeunesse interroge la génération des parents d’une manière plutôt accusatrice et violente pour essayer de comprendre ce qui s’est passé. Le procès Eichmann a, d’une certaine manière, suscité une révolte qui atteindra son apogée à la fin des années 60.

Cl. Klein : En Israël, le problème ne se pose pas. Je donne encore un séminaire sur le procès Eichmann à la faculté de droit de l’Université de Jérusalem et j’ai découvert que tous mes étudiants connaissent par cœur le célèbre passage de l’ouverture du réquisitoire du procureur Hausner. Si, en revanche, vous les interrogez sur Herzl, certains sont capables de répondre qu’il a vécu au 17e siècle ! Le procès Eichmann a marqué profondément la conscience historique israélienne. Dans l’opinion publique mondiale, j’ai le sentiment que ce procès commence à connaître un relatif oubli. Dans le climat actuel de délégitimation de l’Etat d’Israël, le rappel trop fréquent du procès Eichmann « risquerait », selon les critiques d’Israël, de faire une part trop belle à la légitimité de l’Etat juif, reposant, pour ses détracteurs, uniquement sur la Shoah.

Docteur en littérature française (Paris IV-Sorbonne), Michaël Prazan est écrivain et documentariste. Depuis plus de dix ans, il s’intéresse aux mouvements radicaux et aux idéologies meurtrières. Après avoir écrit un livre et réalisé un documentaire sur l’Armée rouge japonaise, Michaël Prazan s’est consacré entre autres aux Einsatzgruppen (éd. Seuil), au procès Eichmann (France 2) et à l’histoire du terrorisme depuis 1945 (France 3). Il prépare aujourd’hui un documentaire sur les Frères musulmans.

Professeur de droit et ancien doyen de la faculté de droit de l’Université Hébraïque de Jérusalem, Claude Klein s’est spécialisé dans la théorie constitutionnelle et le droit comparé. Vivant en Israël depuis 1968, il a aussi enseigné dans des universités françaises et américaines. Il a publié de nombreux ouvrages consacrés au système politique israélien, notamment La Démocratie d’Israël (éd. Seuil) et Israël, Etat en quête d’identité (éd. Castermann). Il est également le traducteur et le commentateur de Theodore Herzl. Il vient de publier cette année Le cas Eichmann. Vu de Jérusalem (éd. Gallimard) dans lequel il fait l’anatomie de ce procès.

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