L’union sacrée du statut quo

Avec l’entrée de Kadima dans la coalition gouvernementale, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou dispose d’une majorité écrasante pour tout faire, même la paix. Il est pourtant peu probable qu’il s’engage dans cette voie. En raison du poids énorme de son aile droite, il maintiendra le statu quo, donc la pérennisation du conflit.

La première réaction instinctive, spontanée, brute de décoffrage, est le dégoût. La nausée. Inutile d’idéaliser le passé et de concevoir une nostalgie qui n’est pas de mise : on sait bien et de longue date qu’Israël n’est pas une démocratie de grands principes, mais de petits arrangements. On imagine sans peine qu’en soixante ans d’activité parlementaire, parallèlement aux grands moments d’éloquence, la Knesset fut aussi le théâtre de coups bas, de gestes mesquins et de pratiques honteuses. Formations de gauche ou de droite, partis arabes ou partis religieux, tous ont eu recours, à un moment ou à un autre, à des combines.

Le plus souvent, les protagonistes étaient des députés sans envergure, de second rang. Ici, il s’agit de Shaoul Mofaz dont les titres ne sont pas minces, puisqu’il a été chef d’Etat-major et ministre de la Défense. Vainqueur des primaires du parti Kadima, et aussitôt propulsé chef de l’opposition, Mofaz fit une première déclaration fracassante pour se poser résolument en leader de l’alternance : qualifiant Netanyahou de menteur, il annonçait sa volonté de prendre la tête du mouvement social pour lui donner un second souffle politique. Cette première salve n’était rien d’autre qu’un pétard mouillé, le baroud du déshonneur. Quarante-huit heures après, Mofaz était nommé vice-Premier ministre du gouvernement dudit menteur. Même les plus cyniques qui croyaient avoir tout vu ont été pris de court par tant d’opportunisme.

Volte-face de Mofaz

Une fois la nausée surmontée, il faut bien admettre que la surprise n’en était pas vraiment une. Shaoul Mofaz avait contesté la décision résolue de Tzipi Livni de ne pas rejoindre le gouvernement Netanyahou issu des élections de 2009. Par la suite, les man?uvres qu’il avait entreprises avec un quarteron de députés pour soutenir Netanyahou avaient échoué. En prenant la succession de Kadima, on ne pouvait exclure une telle volte-face. Et puis, rafraichissons-nous la mémoire, les membres de Kadima sont pour la plupart des transfuges du Likoud et, celui-ci ayant le vent en poupe, la tentation est grande sinon de retourner au bercail, du moins de faire partie de la majorité. Plus d’élections donc, un gouvernement élargi.

La vie politique y gagnera, nous dira-t-on, en stabilité. Sans aucun doute. Le gouvernement peut tirer parti de cette majorité écrasante pour agir et traiter les grands dossiers. Cette hypothèse suppose que la paralysie politique qui caractérise Israël depuis si longtemps n’est due qu’aux pressions et au chantage qu’exercent les partis religieux et les petites formations en général sur le gouvernement. Mais en est-ce bien la cause ? Ne s’agit-il pas aussi d’un prétexte que l’on agite et que l’on gonfle pour dissimuler une inertie réelle ?

Quoi qu’il en soit, cette arithmétique avantageuse pourrait bien être l’heure de vérité. Un gouvernement qui dispose d’une telle assise parlementaire n’a plus de raison de se défiler. La Knesset est maintenant une chambre bleu horizon, mais pour quelle union sacrée ? Celle de la paix ou celle de la pérennisation du conflit ?

Cette majorité de 94 députés sur 120 s’engage-t-elle à soutenir l’accélération du processus de paix, à lancer un grand chantier de réformes institutionnelles et à élaborer une législation pour instaurer un service civil et militaire universel qui réconcilierait les Israéliens avec la politique ? Il est probable que ces 94 députés s’engagent dans la direction opposée ou s’en tiennent au statu quo, qui n’est jamais neutre. Les défis à relever ne sont pas minces, mais le seul qui préoccupe aujourd’hui la coalition est le sort de ce quartier de la colonie de Beit-El, construit au mépris de toute légalité sur la propriété privée d’un Palestinien. La justice a rendu son verdict : la terre doit être restituée à son propriétaire légitime et les habitants qui comptaient probablement sur la capacité des autorités à légitimer le fait accompli doivent être évacués. Le gouvernement cherche une issue honorable et créatrice. Tout en exécutant la décision de la Cour suprême, il va se préoccuper avant tout de préserver sa clientèle politique par des mesures de compensation, en plus des indemnités offertes aux familles concernées pour les reloger.

Tyrannie de la majorité

Sur le papier, le gouvernement pourrait tout faire. Il est à craindre qu’il ne fasse rien d’autre que ce qu’il a fait jusqu’à présent. Mesure-t-on les dégâts en termes de culture politique et de bon fonctionnement de la démocratie ? Celle-ci repose sur un déséquilibre relatif entre la majorité parlementaire et l’opposition forcément minoritaire. Cependant, une démocratie a besoin de ce va-et-vient, de la dynamique de coopération et de compétition entre ces deux forces inégales. Cet équilibre est vital pour bien légiférer. La tyrannie de la majorité avait été décelée par Tocqueville comme un des risques majeurs du système majoritaire. Nous n’en étions pas loin au cours de ces deux premières années de législature. Ce sera une menace de plus sur la démocratie israélienne dans les 18 mois à venir. Car pour ratisser large, cette coalition ne présente guère d’équilibre interne. Kadima n’est pas un parti libéral, au sens politique du terme. Un grand nombre de ses députés ont voté sans complexe des projets de loi populistes. L’aile droite du Likoud est hyper active et donne le ton. Elle excelle dans la démagogie; elle excite les passions les plus troubles, au premier rang desquelles les sentiments xénophobes.

Aujourd’hui, il n’y a plus un seul leaderen Israël pour appeler un chat un chat, et l’occupation une occupation. Les cartes sont prêtes, mais la volonté de négocier est nulle. Shaoul Mofaz, qui s’est fendu de concocter un plan de paix, affirme soutenir la création immédiate d’un Etat palestinien sur 60% du territoire de la Cisjordanie et prétend être disposé à engager une négociation sur le reste. Voilà où on en est aujourd’hui ! Toutes les déclarations officielles évoquent la création d’un Etat palestinien, personne ne s’y engage. Les mots ne présentent plus cette dimension opérationnelle, et notamment, celle d’inspirer une action. Mofaz nous avait prévenus : les mots ne disent vrai que 24 heures !

Big-bang politique

Quand ce ne sont pas les religieux qui font barrage, on se tourne vers l’instabilité dans le monde arabe ou la crise économique mondiale pour justifier le statu quo. Bref, ou bien le gouvernement tire parti de son avantage pour se donner les moyens de faire bouger les lignes ou bien il jouit de sa force sans rien en faire, pour ne rien faire. Quel que soit le bilan d’activités de cette coalition au terme de son mandat de 18 mois, tous les éléments sont réunis ici pour une véritable révolution politique.

Certes, bien souvent, les big-bangs politiques ont accouché en Israël d’une souris. Quelle pourrait être la nature de ce nouveau big-bang ? Il consisterait pour Netanyahou à convaincre ses deux partenaires -Mofaz et Barak- de constituer pour les prochaines élections un grand parti de centre-droit. Une telle formation serait, ainsi qu’on le désigne en science politique, un parti dominant, un parti pivot, autrement dit, la formation politique incontournable sans laquelle aucune coalition n’est possible. Il n’est pas exclu qu’elle obtienne même la majorité absolue. Située au centre-droit, elle aurait face à elle un bloc d’extrême droite et un bloc de gauche, trop éloignés l’un de l’autre pour qu’une alliance entre les deux puisse être envisagée. Une telle configuration serait une répétition de l’histoire. Telle était la situation du Parti travailliste il y a cinquante ans. Il est à redouter que la farce se mue en tragédie.

L’échec de Kadima

La nouvelle coalition rassemble 94 députés sur les 120 que compte la Knesset. Pour Netanyahou, c’est un coup de maître puisqu’il ne reste plus, en guise d’opposition, que 26 députés membres des listes arabes, du Parti travailliste, du Meretz et d’une formation d’extrême droite qui pourrait, elle aussi, entrer au gouvernement si leurs trois élus ne faisaient pas aussi mauvais genre avec leur rhétorique raciste et xénophobe qui descend en ligne directe de leur maître à penser, le rabbin Meïr Kahane.

Pour ceux qui ont soutenu Kadima à travers la figure de Tzipi Livni, la déception est immense. Elle avait fait une remarquable impression au sein du gouvernement Olmert comme ministre des Affaires étrangères. Sa campagne électorale axée sur sa conception intègre de l’action politique avait hissé Kadima à la première place. L’exercice de l’opposition lui fut fatal : elle n’a pas trouvé ses marques ni la bonne distance entre la loyauté de principe et la critique sans concession de l’action gouvernementale. Elle fut trop timide ou trop respectueuse. La protestation sociale de l’été dernier aurait pu lui donner des ailes. Livni n’a pas réussi à en récupérer les retombées politiques et s’est mise hors jeu. Les rivalités internes au sein de son groupe parlementaire ont eu raison de son leadership. Elle a manqué d’autorité pour mettre de l’ordre dans son parti hétéroclite. Elle fut cruellement désavouée. La prétention de Kadima de faire de la politique autrement, déjà gravement affectée par les scandales d’Olmert, se révélait creuse. En décrétant qu’en politique, ce que l’on dit n’est vrai que durant 24 heures, Mofaz faisait du cynisme un art.

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