Myriam Anissimov, Vassili Grossman, un écrivain de combat, biographie, Seuil, 873 p.
Immense travail que celui que nous procure la romancière et biographe multirécidiviste (voir ses très remarqués Primo Levi et Romain Gary). Il s’agit cette fois de l’écrivain juif soviétique Vassili Grossman (1905-1964). Ce n’était certes pas un dissident, un contestataire véhément du communisme, pas même dans son épouvantable version stalinienne. Il était marxiste et léniniste, bien dans la ligne générale, et croyait qu’un écrivain, en URSS, devait aussi contribuer à la lutte idéologique. Adoubé par Maxime Gorki qui faisait en matière de littérature la pluie et le beau temps, comme Isaac Babel l’avait été avant lui (il sera fusillé en 1939), d’une famille originaire de Berditchev en Ukraine, l’auteur de Vie et destin était chimiste de formation, comme Primo Levi. S’il est aveugle, volontairement ou non, à la terreur stalinienne des années trente, ses yeux se décillent avec la « Grande Guerre patriotique ». C’est alors qu’il voit le Mal, la néfaste politique de Staline qui fait fusiller ses meilleurs officiers, et enfin la question juive. Il est en effet correspondant de guerre, et c’est un des premiers à témoigner, dans Le Livre noir, des massacres perpétrés par les Einsatzgruppen en Ukraine, et notamment des Juifs de chez lui, à commencer par sa propre mère, à Berditchev. Ce rapport qu’il rédige ne pourra être publié qu’après la chute du communisme. Parmi tous les Juifs de Kiev, il n’y eut que dix survivants…
Après la guerre, en Union soviétique (il en fut de même dans la Pologne communiste), pas question d’insister sur la spécificité du génocide des Juifs, encore moins de parler de la Shoah : selon la formule consacrée, « il ne fallait pas diviser les morts ». Il n’y eut que des victimes soviétiques de la barbarie nazie, sans distinction. Pendant la guerre, après les premières défaites de 1941, Staline voulut solliciter l’opinion publique occidentale. C’est pourquoi il soutint la création d’un Comité juif antifasciste, dont parmi les membres prestigieux, hormis Grossman, figuraient le poète Peretz Markish, l’acteur Solomon Mikhoëls (qui mourra assassiné), le cinéaste Eisenstein, l’écrivain Ilya Ehrenbourg, le romancier yiddish David Bergelson. Le but : lever des fonds aux Etats-Unis. A cette fin fut imaginée la publication d’un Livre noir, collecte de témoignages sur l’extermination des Juifs dans les territoires occupés de l’URSS. L’idée en revient, semble-t-il, à Albert Einstein, et Moscou donna son aval. Ce sont Ehrenbourg et Grossman qui furent chargés de sa mise en forme. L’ouvrage cependant restera interdit en URSS jusqu’à la fin. Dans son grand œuvre Vie et destin, roman jugé par la censure soviétique comme diffamatoire à l’égard de l’URSS, Grossman ira jusqu’à mettre en parallèle et en miroir nazisme et stalinisme, camps nazis et Goulag. C’est la guerre elle-même, selon sa biographe, qui lui aura ouvert les yeux, à la fois sur le Mal, sur l’antisémitisme criminel et sur sa propre judéité.
Grossman comme correspondant de guerre fut un des premiers à pénétrer dans le camp à ce moment détruit de Treblinka. L’Enfer de Treblinka, brochure de 35 pages, fut jugé cependant comme un témoignage assez solide pour être lu au tribunal de Nuremberg après la guerre. C’est une des toutes premières descriptions d’un camp d’extermination.
Myriam Anissimov nous rapporte le destin de… Vie et destin. Ce roman ne sera édité en russe qu’en 1980 à Lausanne. L’édition en français date de 1983, et Grossman est enfin reconnu comme un grand écrivain et un grand témoin des totalitarismes qui ont ravagé le 20e siècle. Il faut saluer le magnifique travail de l’auteur de cette biographie exhaustive, sans doute indépassable. Travail rigoureux, scrupuleux, exemplaire.
Denis Lachaud, J’apprends l’hébreu, Actes sud, 235 p.
Une petite famille française -trois enfants, le papa dans la banque- déménage, à la faveur d’une mutation professionnelle, de Berlin à Tel-Aviv, non loin de Dizengoff. Nouveau territoire, nouvelle langue surtout. Le nouvel apprentissage est perçu à travers le regards du fils ainé, Frédéric, dont la langue maternelle est le français, mais qui est passé en outre par le norvégien et l’allemand. Il va apprendre l’hébreu tout seul, dans un livre. Il va, par exemple, découvrir que dans cette langue, le verbe être ne se conjugue pas au présent. Or Frédéric, précisément, semble souffrir d’un manque d’être. On ne sait au juste ce qui le constitue. Cette apparente déficience de l’hébreu va donc lui aller comme un gant. « Apprendre une langue », dit-il, « m’a toujours permis de découvrir comment je dois regarder le monde dans lequel je vis ». Le talent singulier de Denis Lachaud, c’est de nous faire découvrir les choses, ici Tel-Aviv, ses artères et ses habitants, non tant du point de vue d’un Huron, que par les yeux d’un personnage presque comme vous et moi. Tout bien sûr est dans le presque.
H.R.
Magda Hollander-Lafon, Quatre petites bouts de pain, Albin Michel, 148 p.
Ce livre n’est pas un témoignage sur la Shoah, mais une méditation sur la vie. A seize ans, Magda Hollander-Lafon a été plongée dans un monde de ténèbres : Juive hongroise, elle a été déportée à Auschwitz-Birkenau en 1944 avec sa famille, qui y a péri. Arrachées à cette expérience de la mort, ces pages sont nées d’une longue traversée tissée de renaissances. La première fut le don de quatre petits bouts de pain offerts à l’adolescente par une mourante à Auschwitz. L’homme est capable du pire, mais c’est au meilleur qu’appelle Magda Hollander-Lafon, c’est-à-dire à la joie. Une joie spirituelle ravie à la désespérance, volée à l’enfer qui a failli l’engloutir, nourrie par une vie de foi et de rencontres d’âme à âme. Une joie dont elle partage ici toute la fécondité et qui resplendit en un vibrant appel à devenir créateur de sa vie.
N.Z.
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