Alors que depuis 2009, l’Association pour la Mémoire de la Shoah (AMS) place ses pavés de mémoire* un peu partout en Belgique dans les anciens quartiers juifs du pays, en hommage aux victimes du nazisme, l’AMS attend toujours l’autorisation du bourgmestre Patrick Janssens pour honorer la demande de pavés de six familles anversoises. Un pavé dans la marre communautaire ?
« Monsieur le bourgmestre, les échevins, et le conseil communal de la ville d’Anvers (…) Ma tanteElsa Schnabel, née à Anvers, était professeur à Tachkemoni pendant la Seconde Guerre mondiale et a été déportée avec sa classe. Elle a été envoyée à la Caserne Dossin à Malines. Avec le numéro 503, elle est partie avec le convoi XXIIB pour les citoyens belges à destination d’Auschwitz et a été gazée à son arrivée le 22 septembre 1943. Ma sœur et mon frère auraient souhaité placer un pavé de mémoire devant l’école Tachkemoni, 313 Lange Leemstraat, pour que chacun qui entre de l’école en passant dessus se souvienne… Plus de 32.000 pavés sont déjà dispersés à travers l’Europe, et cela ne pourrait être possible dans la ville où je suis née ? (…) Tuer la mémoire de ma tante alors que nous souhaitons l’honorer reviendrait à la tuer une seconde fois… Je ne suis pas fière d’être anversoise ! ».
Ce courrier a été envoyé au bourgmestre d’Anvers par une femme résidant aux Etats-Unis depuis 1967, après avoir découvert dans la presse ce qui agitait depuis quelques semaines la communauté juive de Belgique. Six pavés qui devaient être placés le 25 juin 2012 à Anvers à la demande de descendants de la Shoah (familles Lempel, Szyfer, Götz et Hollander)n’ont en effet pas reçu les autorisations nécessaires de la commune, alors que les mêmes pavés ont pu être disposés sans réticence à Bruxelles, Liège, Charleroi, mais aussi en Allemagne, en Autriche, en Hongrie et aux Pays-Bas. Anvers étant d’autant plus unsymbole fort que la police communale anversoise a activement participé aux rafles des Juifs, en 1942.
Associer les habitants
La contestation est venue du Forum anversois des associations juives, selon qui « les habitants actuels de ces quartiers (où devaient être placés les pavés, ndlr)sont insensibles à la commémoration des victimes de la Shoah »… Si le placement de pavés n’a jamais posé de problème à Bruxelles, où une quarantaine de pavés ont été placés dans des communes ayant accueilli des vagues successives d’immigrés (Bruxelles, Anderlecht, Molenbeek, Schaerbeek…), d’autres associations juives montrent elles aussi leur désapprobation face à l’initiative de l’AMS.
Les arguments sont divers, parfois plus ou moins fondés. Pour la présidente de l’Enfant caché, Régine Sluzny-Suchowolki, « ce problème ne la concerne pas, elle qui a eu le bonheur de retrouver ses parents après la guerre… ». Pour la Communauté israélite de Bruxelles comme pour l’Union des Déportés, « il est intolérable que l’on marche sur le nom d’un déporté. Il y a peu de chances pour que de tels pavés permettent une prise de conscience des passants ou des riverains qui n’auront pas bénéficié d’un programme éducatif sur l’histoire de la Shoah », estime cette dernière, jugeant en outre le projet inégalitaire « parce que certaines familles ont été complètement anéanties, que certaines rues ou maisons n’existent plus, et en raison du coût du pavé lui-même ». Elle poursuit : « La décision de poser ou non un pavé relève de la sphère privée individuelle et d’ordre émotionnel. Les institutions juives n’ont ni à s’opposer à ces initiatives individuelles, ni à les cautionner. Elles n’ont donc pas à financer le projet au détriment d’autres secteurs de la vie juive ». Plutôt que des pavés, le Forum donne sa préférence àun mur où seraient gravés les noms des 13.000 déportés anversois. Son président Eli Ringer précise : « Nous n’allons empêcher personne de poser des pavés, mais nous estimons que cela ne peut se faire sans associer les habitants des quartiers concernés », redonnant quelque espoir à l’Association pour la Mémoire de la Shoah de reporter le placement de ses pavés dans les meilleurs délais.
Mémoire individuelle et collective
L’initiative prise par le président du CCOJB, Maurice Sosnowski, d’assister aux différentes cérémonies d’inauguration des pavés ? Elle serait, semble-t-il, individuelle, et aucun conseil d’administration des différentes associations communautaires n’aurait visiblement jugé utile de prendre une position officielle sur la question. Le président du CCLJ, Henri Gutman, parle à titre personnel : « Je comprends l’idée de vouloir marquer la mémoire de ses proches, et qui suis-je d’ailleurs pour interdire une telle volonté ? Mais je trouve que le deuil est quelque chose de personnel et je ne trouve pas qu’il y ait un intérêt à disséminer la mémoire de cette façon. La Shoah est omniprésente dans la vie de la communauté, nous avons un mémorial où figurent les noms des 24.00 déportés de Belgique, et une cérémonie annuelle du souvenir. Je ne suis pas non plus pour qu’on impose notre mémoire à d’autres de cette façon. Je ne pense pas que ces pavés soient la meilleure manière de perpétuer la mémoire, mais je ne conseillerais jamais à un bourgmestre de les interdire ».
L’Union des Progressistes Juifs de Belgique (UPJB) parait la seule choquée de la tournure du débat, d’autant que « le bourgmestre, Patrick Janssens, avait pourtant été un des rares responsables politiques à avoir reconnu la part de responsabilité des autorités belges dans la déportation des Juifs d’Anvers ». Elle qualifie les déclarations du Forum relatives à la moindre attention portée par les nouveaux Belges à l’égard de la Shoah de « procès d’intention stigmatisant les communautés immigrées d’aujourd’hui », et se joint au communiqué des Musulmans Progressistes qui exhortent à « ne pas entrer dans les stéréotypes ou préjugés infondés » et à promouvoir le vivre-ensemble.
Interviewé par téléphone, le président de l’AMS, Eric Picard, à l’origine du placement des pavés de mémoire en Belgique depuis 2009, refuse de se soumettre à la décision des religieux « qui contrôlent une grande partie de la communauté anversoise, et le bourgmestre Patrick Janssens en est conscient », précise-t-il. « Les pavés de mémoire sont placés en mémoire de toutes les victimes du nazisme. La majorité était juive, mais deux pavés viennent d’être placés, par exemple, à Bruxelles et Schaerbeek en mémoire à deux résistants francs-maçons ».
Le coût du pavé, à charge de la personne ou association qui en fait la demande, est de 300 euros, soit 150 euros pour les frais de fabrication et de placement -puisque l’Allemand Günter Demnig vient sur place les poser-, et 150 euros couvrant les frais administratifs (demande d’autorisation auprès des services communaux compétents) et l’organisation d’une inauguration officielle quelques semaines plus tard. Le travail de l’AMS est bénévole.
« L’inauguration officielle est très importante », souligne Eric Picard, « dans la mesure où elle marque le passage d’une mémoire individuelle à une mémoire collective. Elle se fait en présence des autorités communales qui représentent la démocratie belge, mais aussi d’écoles qui ont été préparées par un témoin de la Shoah, et d’associations de quartier, d’anciens résistants… Certains peuvent faire appel à des sponsors pour financer leur pavé, cela se fait souvent en Allemagne, où des associations de voisins contribuent à la réalisation du projet ».
En Belgique, pas moins de 59 pavés de mémoire ont déjà trouvé leur place devant la résidence de victimes du nazisme. Les derniers ont été posés le 23 juin 2012, devant le 82 de la chaussée de Gand, à Molenbeek, en présence du bourgmestre Philippe Moureaux, de l’échevine Françoise Schepmans, de la députée bruxelloise Viviane Teitelbaum, « et de passants émus et soutenants, conscients que cette ancienne chaussée commerçante était tenue avant eux par des Juifs », affirme Eric Picard. Qui espère bien que les pavés suivants seront posés à Anvers. Le bourgmestre Patrick Janssens étudie toujours la faisabilité du projet.
* Les Stolpersteine(traduit littéralement par « pierres d’achoppement », pierres sur lesquelles on peut trébucher) sontune création de l’artiste berlinois Gunter Demnig. Ce sont de petits dés de béton ou de métal de 10 cm de côté enfoncés dans le sol, et dont la face supérieure, affleurante, est recouverte d’une plaque en laiton qui honore la mémoire d’une victime du nazisme. Depuis 1993, plusieurs milliers de stolpersteine ont ainsi été posées, principalement en Allemagne.
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