Que sommes-nous en droit d’exiger de l »autre’?

Un jour, les Bruxellois qui en auront les moyens se seront peut-être retranchés dans des ghettos de riches, près de la forêt, au sein de quartiers bardés de caméras de surveillance et de vigiles. Gare alors aux « allochtones » qui auraient l’outre­cuidance de se balader dans ces parages hautement sécurisés.

Au centre de Bruxelles, les salafistes feront la loi. Les cinémas, les théâtres et les librairies n’offriront que des œuvres politiquement correctes. Pas de blasphème et d’atteinte aux lois islamiques. Et gare aux jeunes femmes qui voudraient s’asseoir à une terrasse de café et prendre paisiblement un verre entre copines. Les homosexuels et les Juifs auront émigré vers le sud et les « zones protégées ».

Bien sûr, je noircis un futur dont j’espère à toute force qu’il ne se réalisera pas. Mais il n’est sûrement pas invraisemblable. Comment faire pour éviter ce cauchemar, cette américani­sation (au mauvais sens du terme) des villes et des esprits ?

Les derniers événements de Molenbeek, les éructations des fanatiques de Sharia4Belgium, l’agression de policiers par un salafiste français ont sûrement renforcé l’islamophobie des citoyens ordinaires. C’est tout bénéfice pour l’extrême droite raciste et pour ses « alliés » de la droite dite modérée qui, à la suite de la désastreuse campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy et de la tout aussi indigne campagne législative menée par certains ténors de l’UMP (heureusement battus pour la plupart), ont contribué à alimenter la xénophobie et le rejet de l’Autre.

Alors, justement, posons-nous la question : qu’avons-nous le droit d’exiger de ces « Autres », souvent si méprisants à l’égard des acquis de la modernité démocratiques ? Deux réponses – tout aussi nulles l’une que l’autre- font aujourd’hui recette.

La première consiste à rejeter l’Autre, à vouloir (plus ou moins secrètement) qu’il « dégage », et -si ce n’est pas humainement faisable (quand même !)- à vivre le plus loin possible de lui. Elle est sans doute présente dans le subconscient de nombreux Belges.

La deuxième consiste à respecter l’« identité » de l’Autre jusqu’à l’absurde et à ne pas oser affirmer les valeurs et les acquis de nos démocraties, par ailleurs si imparfaites. On s’oriente alors vers une tribalisation de la société, dont personne ne peut prévoir les effets.

Selon Amin Maalouf, dans Les identités meurtrières, certains considèrent l’histoire d’un pays comme déjà écrite quand arrivent les immigrants. A ces derniers de l’apprendre et de s’y adapter. D’autres se représentent le pays comme une page blanche : tout est à écrire, l’Autre peut rester tel qu’il est. Pour caricaturer la situation : Marine Le Pen d’un côté, la belle âme multiculturaliste de l’autre. Ils ont tout faux.

En effet, ces deux conceptions ne tiennent pas la route. Une troisième s’ouvre à nous, peut-être la seule praticable. Peu importe alors l’origine des futurs citoyens belges de 2030. Ce qui compte, c’est ce qu’ils penseront. En un sens, oui, ils doivent s’adapter. Ou plutôt, nous leur offrons la possibilité de jouir dans la stricte égalité (il y a certes du chemin à faire) des acquis de la modernité. La religion est devenue une affaire privée, les femmes et les hommes, les hétérosexuels et les homosexuels doivent être égaux. Les scientifiques et les artistes doivent pouvoir produire librement des œuvres, même si elles heurtent les sentiments religieux de tel ou tel. La Shoah ne doit pas devenir un sujet tabou.

En ce sens, oui, il existe ce que les Allemands appellent une Leitkultur, une culture dominante. Mais c’est une culture de l’émancipation. Tous ceux qui peuvent venir l’enrichir de leurs expériences à l’autre bout du monde sont les bienvenus. Mais, en écho au « Touche pas à mon pote » de SOS Racisme, « touche pas aux acquis démocratiques ». Malheureusement, ce discours sera toujours corrompu par les tenants des deux positions condamnées. Les uns le tireront vers une Leitkultur faite de racisme et d’exclusion; les autres, bien sûr, le stigmatiseront comme islamophobe (mais nous ne nous laisserons plus intimider). A nous de garder le cap. La confusion ne profite qu’aux petits et grands tyrans.

]]>