Ces Israéliens qui se mobilisent pour les réfugiés africains

L’afflux massif des migrants d’Afrique orientale a provoqué des réactions de rejet dans les quartiers désargentés du Sud de Tel-Aviv. Mais face au drame des demandeurs d’asile du Soudan ou d’Erythrée, bénévoles et activistes ont mis en place des réseaux de solidarité.

Chaque soir, entre 19 et 21 heures, ils affluent par dizaines dans l’enceinte du parc Levinsky, situé au cœur de Neve Sha’anan, dans le Sud de Tel-Aviv. Originaires du Soudan ou d’Erythrée, ces demandeurs d’asile viennent consommer le repas journalier distribué par « Marak Levinsky », une soupe populaire qui s’est montée via Facebook en début d’année. Une centaine d’entre eux passeront aussi la nuit sur l’herbe du jardin public, en attendant de trouver un logement de fortune… C’est un fait, depuis quelques mois, la situation des quelque 65.000 migrants d’Afrique orientale établis pour la plupart dans la capitale économique israélienne s’est brusquement dégradée. Ceux qui ces cinq dernières années ont traversé le Sinaï pour échapper aux persécutions, à la conscription militaire ou aux tortures des prisons égyptiennes ont été pris à revers. Après avoir fermé les yeux sur l’afflux des « infiltrés », les autorités israéliennes ont durci leur position.

Vivre dans la dignité

Jérusalem érige une clôture de 250 kilo­mètres entre l’Egypte et Israël pour stopper l’immigration illégale; la Knesset a voté en janvier une loi « anti-infiltration » qui menace de trois ans de prison les migrants en situation irrégulière; des cours de justice ont remis en cause la protection collective dont bénéficiaient les Soudanais du Sud (suite à la proclamation d’un nouvel Etat à Juba) et les ressortissants de Côte d’Ivoire; des manifestations « anti-clandestins » ont été organisées en mai par les résidents des quartiers désargentés du Sud de Tel-Aviv, suite à deux cas de viols commis par des Erythréens, qui font partie des groupes non « expulsables », avec les Soudanais du Nord. De sorte que la cohabitation a du plomb dans l’aile. Pour autant, les slogans racistes proférés par les manifestants dans les rues de Neve Sha’anan (oasis tranquille, en hébreu) ou du quartier Hatikva ne reflètent pas le sentiment général face au problème des migrants africains.

Témoin : la forte mobilisation des bénévoles qui relayent l’action d’une dizaine d’associations locales, afin que les clandestins puissent vivre dans la dignité. « La découverte au mois de janvier, d’un homme africain mort par hypothermie dans le parc Levinsky a produit un électrochoc », confie Nic Schalgman, coordinateur humanitaire de l’ARDC, association fondée en 2004 par Yohannes Bay, un réfugié d’Ethiopie qui a attendu cinq ans pour être reconnu demandeur d’asile, après une grève de la faim. De fait, « Marak Levinsky » n’est pas la seule plate-forme spontanée à avoir investi le quartier de la station centrale de bus. « Bnai Darfour », organisation mise sur pied en 2007 par des réfugiés du Darfour, a ouvert un foyer à Neve Sha’anan, proposant gîte et produits alimentaires à une centaine de migrants. L’association philanthropique américaine « Good People Fund » a financé la distribution de 30.000 petits-déjeuners en s’appuyant sur Gideon Ben-Ami, un restaurateur à la retraite, et sur le réseau des « Bnai Darfour ». Sans oublier la soupe populaire « Lasova » (rassasié, en hébreu), qui opère en coordination avec la municipalité de Tel-Aviv.

« La ville s’est toujours efforcée de venir en aide aux réfugiés et aux demandeurs d’asile, qu’ils soient asiatiques ou africains, avec la création dès 1998 de Mesila, une structure de services sociaux pour les migrants », rappelle Assaf Zamir, l’un des cinq adjoints au maire de Tel-Aviv. « Mais en l’absence de politique d’immigration, il nous est devenu impossible d’absorber chaque mois 1.500 à 2.000 clandestins souvent traumatisés par leur voyage, sans emploi, et qui se retrouvent “coincés” en Israël ». Activistes et bénévoles pourront-ils influencer le législateur ? Ancienne recrue du secteur high-tech, Sigal Rozen, co-fondatrice de la hotline pour les travailleurs immigrés (« Kav Laoved »), estime que les autorités israéliennes ne peuvent plus refuser d’examiner les requêtes des demandeurs d’asile. « Voilà quatorze ans que je me bats pour la cause des travailleurs étrangers », souligne-t-elle. « Israël a tous les droits de protéger ses frontières. Mais les Erythréens comme les Soudanais ne sont pas des infiltrés économiques. Le pays doit faire montre de compassion ». 

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