Il y a ceux qui font leur alyah très jeunes, avec le rêve de s’établir pour toujours en Israël. Il y a ceux qui n’en peuvent plus d’attendre, mais reportent le projet à plus tard. Il y a ceux qui reviennent, qui parfois repartent… pour le meilleur. Portrait de ces « olim hadachim » (nouveaux immigrants) qui ont tout quitté pour « monter » en Israël*.
Entre une séance de tir et le montage de sa tente, un sac de vingt kilos sur le dos, nous retrouvons Laura Goldberg, 21 ans, partie de Bruxelles après sa rhéto. Pour changer d’air. « J’ai toujours rêvé de faire l’armée ! », précise cette ancienne madriha (monitrice) de la Jeunesse Juive Laïque (JJL) qui estime devoir ses bases du vivre-ensemble et son sionisme à son mouvement de jeunesse. Issue d’une famille juive « laïque et sioniste », Laura Goldberg a fréquenté les écoles bruxelloises en s’impliquant pendant plus de dix ans dans son mouvement de jeunesse au CCLJ. En 2009, elle décide de partir via le programme Oulpan Kibboutz de l’Agence juive destiné aux 18-28 ans, qui lui permet d’apprendre l’hébreu pendant cinq mois tout en participant aux tâches quotidiennes de la vie en communauté (jardinage, cuisine, poissonnerie…).
Elle est la première de son entourage à franchir le pas : « C’est un choix très personnel, et je ne pousserais personne à le faire », affirme-t-elle, « car on se retrouve seul dans les moments durs, il faut donc vraiment être en accord avec soi-même. J’étais déjà très sioniste, j’avais un contact avec la Belgique et Israël, on parlait bien sûr du combat pour la paix, mais je voulais passer aux choses sérieuses. En bonne santé, endurante, j’ai pensé que je pouvais apporter mon aide sur le terrain ».
Après ce qu’elle qualifie comme « la plus belle expérience de sa vie » au kibboutz Mishmar Hasharon et la rencontre de jeunes du monde entier, avec lesquels elle a le sentiment de désormais former une famille, Laura Goldberg multiplie les petits boulots et profite de la vie. Un long parcours de tests lui donne accès à l’armée en novembre 2010, dans l’unité d’ingénierie combattante, spécialisée dans l’anti-terrorisme non conventionnel (armes nucléaires, bactériologiques, chi-mi-ques). « Etant dans une unité combattante, je dois faire trois ans d’armée, comme tous les Israéliens », explique la jeune femme, qui avoue trouver la réalité bien différente de l’idée qu’elle s’en faisait… « On suit plusieurs mois d’entrainement intensif. Tous les 17 jours, j’ai une permission de
4 jours pendant lesquels je retourne au kibboutz. Mais on est 24h sur 24 avec les mêmes personnes et le soleil est épuisant. Ce n’est pas mieux ou moins bien que ce que je pensais, ce sont de nouvelles sensations. J’ai longtemps débattu du conflit, aujourd’hui, je le vis. C’est une expérience difficile, mais qui m’apprend énormément et qu’aucun autre jeune de mon âge n’aura sans doute jamais vécue ».
Appartenance
C’est à 18 ans aussi que Grégory Weitz a décidé de faire son alyah. Après avoir suivi toute sa scolarité à l’Athénée Ganenou et passé sa jeunesse à l’Hanoar Hatzioni, dont il sera le Rosh Ken (moniteur responsable) en pleine seconde intifada, il souhaite vivre une expérience à l’étranger pour apprendre l’anglais. Mobilisé depuis toujours pour la cause israélienne, le jeune homme y voit une excellente occasion de combiner ce voyage avec un acte de solidarité à un moment critique. L’attentat du Dolphinarium résonne encore dans les mémoires. « On n’était que deux ou trois à partir cette année-là, ce qui nous rendait un peu différents », se souvient-il, « mais mon entourage a réagi positivement, tout en me faisant les recommandations d’usage de ne pas prendre le bus ni d’aller dans les endroits trop fréquentés ».
Dans le cadre de l’« Overseas Student Program » de l’Université de Tel-Aviv, Grégory Weitz consacre sa première année à apprendre l’hébreu et à mieux connaitre le pays, tout en suivant des cours universitaires. Un cocon d’étrangers, peu en rapport avec la réalité israélienne, même s’il comprend très vite que les coutumes locales sont bien différentes des siennes. « Il y a cette façon de parler propre aux Israéliens, leur conduite, et cette inimitable houtzpa (culot), avec certains comportements auxquels j’ai parfois du mal à me faire encore aujourd’hui, mais il y a aussi des choses très positives : la franchise, l’ouverture, la chaleur humaine. Et puis, un sentiment de sécurité et d’appartenance que je n’avais jamais ressenti en Belgique ».
En 2002, Grégory Weitz se lance dans des études de droit à l’Université de Bar-Ilan, en surmontant progressivement la barrière de la langue. Le jeune avocat a 25 ans, son service militaire, dans la défense passive, sera limité à six mois. Il ouvre ensuite son cabinet à Tel-Aviv, avec un ami français rencontré à l’université, et se spécialise dans le droit civil et commercial.
Grégory Weitz a conservé de nombreux contacts avec les autres Belges établis en Israël. En 2007, lui et ses amis créent l’association JOBI pour réunir les Jeunes originaires de Belgique en Israël. Leur Lag Baomer « à la belge » (photo ci-contre) rassemblera quelque 300 personnes ! L’avocat s’engagera aussi en politique, avec l’ambition de créer au sein du parti Kadima une section pour les nouveaux immigrants, mais le projet n’aboutira pas. JOBI s’éteint faute de relève. Grégory Weitz poursuit le travail avec son cabinet et lance « Alya VIP » pour aider les Belges qui font leur alyah dans leurs démarches administratives, tout en développant sa clientèle.
Si Grégory Weitz s’est vu rejoindre par toute sa famille quatre ans après son départ, il n’en garde pas moins les pieds sur terre. Il participait d’ailleurs à l’été 2011 à la grande manifestation sociale, laquelle a réuni 300.000 personnes dans les rues de Tel-Aviv : « Je reste convaincu que les chances de réussir en Israël sont plus grandes si on y vient jeune. Les conditions de travail sont plus difficiles qu’en Belgique, les salaires inférieurs… C’est un paradis pour les jeunes et les pensionnés, mais c’est compliqué pour ceux qui constituent une force de travail. Si Israël échappe relativement àla crise, c’est vraiment parce que les gens se battent pour y arriver, ils n’ont pas le choix ». Installé depuis maintenant onze ans dans ce pays, il retient l’expérience que son alyah lui a apportée, tout en avouant avoir changé. « J’ai eu ma grande période où je déclarais : “Honte sur ceux qui ne font pas leur alyah”. Aujourd’hui, je ne pense plus ça, mais je persiste à dire que venir à 18 ans en Israël te fait grandir… ».
Challenge
Katty Rojtman a 17 ans lorsqu’elle décide de quitter la Belgique. Résidant à Charleroi, fréquentant l’Hashomer Hatzair, elle est aussi engagée dans la Jeune garde socialiste, organisation de jeunesse rattachée à la Ligue révolutionnaire des Travailleurs qui, après la Guerre de Kippour en 1973, exige de ses militants une position anti-israélienne. Si elle admet que son judaïsme n’est alors lié qu’au gefilte fish qu’elle mange deux fois par an en famille, Katty Rojtman ne s’en sent pas moins résolument juive et très attachée à ce pays. Elle rejoindra donc le kibboutz Revadim où vivent déjà de nombreux Belges, apprendra l’hébreu et se lancera dans le théâtre. Mais à la suite d’un divorce tumultueux, elle fait à 25 ans le voyage en sens inverse et rentre en Belgique auprès des siens. L’envie de repartir ne la quittera plus.
Toujours pour donner un contenu à cette identité qu’elle assume pleinement, elle institutionnalise les fêtes juives laïques au CCLJ, avec les conseils avisés de la rabbine Monique Susskind. Elle est de ceux qui fonderont les Amis belges de Shalom Archav pour équilibrer la vision du conflit et proposera dans cet esprit des jumelages tripartites entre les villes belges, israéliennes et palestiniennes… Son fils Sacha fait son alyah à 18 ans. Elle le rejoint en 2006, alors qu’éclate la seconde guerre du Liban. Elle a alors 49 ans et rêve de renouer avec le théâtre. « Israël est un pays qui ne connait pas de limite d’âge, tout le monde peut y tenter sa chance ! », assure-t-elle.
Elle présentera un premier one-woman-show (affiche ci-contre) sur la crise de la quarantaine qu’elle jouera pendant six mois à Jaffo, puis lors d’une tournée, au total près de 80 représentations. « Je me sens avoir le droit de penser et de faire ce que je veux en Israël, mais la vie est très dure ici, tout est un challenge », admet celle qui a déjà programmé pour ce mois de septembre à Tel-Aviv l’adaptation de la pièce Thélonius et Lola, de l’auteur belge Serge Kribus, et rêve d’ouvrir un théâtre contemporain pour enfants « pour donner un sens » à son alyah. Sans oublier cette laïcité juive à laquelle elle tient particuliè-rement, mais « plus difficile encore à expliquer à un Israélien qu’à un Juif de Belgique », relève Katty Rojtman, qui continue de fréquenter ses anciens amis de l’Hashomer. Si son fils est très pris par ses fonctions de responsable de la stratégie de communication internet de l’armée, un poste à haute responsabilité dont elle n’est pas peu fière, elle revient régulièrement à Bruxelles pour voir sa fille Maya et sa petite-fille. « C’est un accord dont nous étions convenues quand je suis partie… », sourit-elle.
L’avenir en Israël ?
Aujourd’hui marié à une Israélienne, bientôt papa, Grégory Weitz semble avoir toutes les cartes en main pour poursuivre sa vie en Israël, et ne raterait d’ailleurs sous aucun prétexte ces tournois de mini-foot du mercredi entre Bruxellois et Anversois… Il se rend toutefois en Belgique plusieurs fois par an, alliant rendez-vous d’affaires et visites aux amis.
Laura Goldberg terminera, elle, l’armée en novembre 2013 et ne sait pas encore de quoi sera fait l’avenir, confiant ses craintes de confronter son nouveau vécu à ceux qu’elle a quittés. Une chose est sûre, son statut de combattante et de soldate seule lui donne des facilités pour intégrer l’université israélienne… Elle revient sur ce qui l’a fait « monter » en Israël : « On est juif et ce n’est pas évident tous les jours. Nos parents se sont battus pour un Etat, et il est temps de prendre la relève. Parce que cet Etat n’est pas tout à fait fini… ».
*En 2012, 6.230 Belges sont inscrits auprès de l’ambassade de Belgique à Tel-Aviv, un chiffre qui ne tient donc pas compte des Belges non inscrits.
Plus d’infos
Association des Originaires de Belgique en Israël : http://obi-il.org/
Ambassade de Belgique à Tel-Aviv : www.diplomatie.be/telavivfr/
Agence juive : www.jewishagency.org/
Humour : les petits trucs importants qui te manqueront quand tu auras quitté Israël… http://streetisrael.com/
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