Roger Garaudy : exportateur de négationnisme

Roger Garaudy est décédé cette année à l’âge de 98 ans. Cet ancien philosophe officiel du Parti communiste français s’est mué à partir des années 90 en une figure incontournable du négationnisme qu’il propagera dans le monde arabe. Deux spécialistes du négationnisme, Adrien Minard et Valérie Igounet, nous précisent le rôle particulier de Garaudy dans la nébuleuse négationniste.

Comment s’est faite la rencontre entre Roger Garaudy et le négationnisme ?

Adrien Minard : Son adhésion à la rhétorique négationniste est apparue au grand jour en 1996, lors de la publication du livre Les mythes fondateurs de la politique israélienne. Dans ce livre, il reprend à son compte les thèses du négationniste Robert Faurisson, en évoquant ce qu’il appelle le mythe des six millions de morts. Ce nouveau compagnonnage a surpris tous ceux pour qui Garaudy était l’ancien philosophe officiel du Parti communiste dont il a été exclu en 1970. Mais en réalité, son engagement négationniste ne constitue qu’une étape supplémentaire dans les relations qu’il avait tissées avec l’extrême droite à la suite de la première Guerre du Golfe. Dès le début des années 80, lorsqu’il se lance dans la cause palestinienne, Garaudy avait déjà fait la connaissance de l’éditeur Pierre Guillaume, responsable de la maison d’édition négationniste La vieille taupe.

Quelle est l’importance de Garaudy dans la nébuleuse négationniste ?

Valérie Igounet : Garaudy n’apporte rien de neuf ni d’original au discours négationniste. Il le reprend maladroitement à son compte. Son livre n’est qu’une succession de mauvais argumentaires et il a été établi que de nombreux passages sont des emprunts. Jusqu’à la sortie des Mythes fondateurs de la politique israélienne, le négationnisme végète. Avec ce livre, Garaudy apporte une nouveauté majeure à ce discours : son internationalisation et sa diffusion dans le monde arabe où Garaudy s’impose comme la figure centrale du négationnisme. D’autres l’avaient tenté par le passé, mais il est le premier qui le réussit avec succès. Même Faurisson avait essayé d’introduire le négationnisme dans le monde arabe. Il a échoué, principalement parce qu’il était déjà discrédité. Garaudy apparaît comme une figure présentable. Son antisionisme et sa conversion à l’islam séduisent énormément, même si son discours n’a absolument rien de différent des autres négationnistes occidentaux.

A. Minard : Garaudy peut être considéré comme un passeur du négationnisme. La polémique qui suit la publication desmythes fondateurs de la politique israélienne a permis d’exporter la rhétorique négationniste vers les pays arabes et musulmans où une bonne partie de l’intelligentsia et de la classe politique s’est révélée très réceptive à ce discours : elle y a trouvé de nouvelles ressources pour sa propagande contre Israël. C’est flagrant dès juillet 1996, lorsque Garaudy entame une tournée au Maroc, en Syrie et au Liban où il est reçu à la fois par le Premier ministre Rafic Hariri et le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah. A chaque fois qu’il se rend dans des pays arabes, il est accueilli par les plus hautes autorités et célébré comme un martyr de la « conspiration sioniste ». Comme Garaudy renonce à tous ses droits d’auteur sur ce livre, de très nombreuses traductions sont rapidement publiées en arabe et en persan grâce à des éditeurs influents au Moyen-Orient. Des éditions très bon marché des Mythes fondateurs de la politique israélienne sont ainsi diffusées à des millions d’exemplaires. Grâce à sa renommée et au soutien des autorités des pays arabo-musulmans, un caractère quasi officiel est conféré à ses thèses négationnistes. C’est pourquoi la conférence négationniste organisée à Téhéran en 2006 par Mahmoud Ahmadinejad apparaît comme le point culminant du processus de transfert du négationnisme dans le monde musulman dans lequel Garaudy a joué un rôle majeur.

Qu’est-ce qui le distingue de Faurisson ?

V. Igounet : Tout sauf le négationnisme ! Les deux hommes ne s’aiment pas. A l’exception du procès de Garaudy en 1998, ils ne se sont rencontrés qu’une seule fois et très rapidement. Pendant des années, Faurisson s’efforce de construire un discours pseudo-scientifique et pseudo-technique en prétendant occulter toute considération politique. Et soudain Garaudy arrive fin des années 90 sous le feu des projecteurs en véhiculant un discours négationniste très politique de défense des Palestiniens. Non seulement il vole la vedette à Faurisson, mais il détruit l’édifice négationniste « apolitique » qu’il a bâti. Pire, Garaudy ne cite Faurisson que pour un détail infime et en raison de l’égo démesuré de ce dernier, son animosité à l’égard de Garaudy se renforce. Il faudra l’intervention de leur éditeur Pierre Guillaume pour que les deux hommes se montrent plus conciliants. Pour le procès de Garaudy, cette réconciliation est nécessaire.

A. Minard : Les deux hommes sont très différents à bien des égards. Garaudy s’est toujours réclamé du marxisme, alors que Faurisson est un homme aux convictions bien ancrées à l’extrême droite. Par ailleurs, Faurisson se consacre entièrement au négationnisme à partir des années 70, en se présentant comme un chercheur  appliquant sa prétendue méthode de critique des documents. Ce qui n’est pas le cas de Garaudy qui est un essayiste touche-à-tout et très sensible à l’air du temps. Il s’est contenté de reprendre les thèses négationnistes sur le tard sans en faire le centre de ses préoccupations. Le négationnisme ne représente qu’une petite part de son livre publié en 1996. Enfin, ils ont des caractères très différents. Faurisson est décrit comme un être violent, cynique et manipulateur, alors que Garaudy séduit par son éclectisme et son verbe chaleureux. Cela peut paraître anecdotique, mais je pense que cela a contribué à faire de Garaudy le visage avenant du négationnisme ainsi que sa caution tiers-mondiste. Pour les négationnistes issus de l’extrême gauche, Garaudy est plus efficace que des nostalgiques du 3eReich.

Quel est le fil rouge de son adhésion au négationnisme ?

A. Minard : Lorsque Garaudy se convertit à l’islam en 1982, c’est l’année même où il exprime ses positions radicalement antisionistes et c’est aussi cette année-là qu’il se marie avec une Palestinienne. Tout cela coïncide chronologiquement. Mais Garaudy n’a jamais adhéré à un quelconque intégrisme islamique. S’il a radicalisé son discours en devenant l’un des principaux relais du négationnisme, c’est surtout en raison de son antisionisme primaire et absolu qui le pousse à faire feu de tout bois pour délégitimer Israël. C’est au cours de l’écriture de ses premiers pamphlets antisionistes des années 80 qu’il s’intéresse au négationnisme, même s’il faut attendre 1996 pour qu’il le reprenne à son compte.

Faurisson mêle-t-il aussi négationnisme et antisionisme ?

V. Igounet : Il le fait, mais différemment. A l’origine, Faurisson ne présente que des arguments « techniques » sur les chambres à gaz. Il commence à sentir le vent tourner et il vire vers l’antisionisme tout en prétendant que sa démarche est apolitique. Mais à partir des années 2000, Faurisson radicalise son discours et sa posture apolitique disparaît complètement. C’est d’ailleurs à partir du début des années 2000 que Faurisson fait littéralement son nid en Iran. Bien qu’il ait tout fait pour devenir une référence dans ce pays, on observe qu’il n’a pas dû insister longtemps, car les autorités iraniennes sont précisément venues le chercher.

Qui sont aujourd’hui ses héritiers idéologiques ?

A. Minard : Des textes de Garaudy sont fréquemment publiés sur les sites internet des militants radicalement antisionistes qui prennent également la défense de Faurisson. Tout cela constitue un milieu militant très cohérent. A cet égard, il est saisissant de constater qu’il existe une véritable continuité avec Dieudonné en ce qui concerne les personnes. Dans l’entourage de l’humoriste, on retrouve des militantes comme Maria Poumier ou Ginette Skandrani ayant embrassé la cause négationniste lors du procès de Garaudy en 1998. La continuité se situe aussi dans le discours tenu par Dieudonné. Et ce n’est pas un hasard s’il a assisté aux obsèques de Garaudy en juin dernier.

V. Igounet : Lorsque Garaudy ne peut plus assumer ses nombreuses sollicitations dans le monde arabo-musulman parce que son âge et sa santé ne le lui permettent plus, Faurisson lui succède. Il est plus jeune et en excellente forme physique et mentale. Involontairement, le flambeau de Garaudy est transmis à son meilleur ennemi ! On sait que Faurisson a tout simplement proposé à Pierre Guillaume d’assurer la « promotion » des Mythes fondateurs de la politique israélienne à la place de Garaudy, trop diminué. Aujourd’hui, ce dernier est décédé, mais il existe bel et bien une nébuleuse négationniste à la jonction entre Garaudy et Faurisson. Il est vrai que Dieudonné est très présent au sein de cette nébuleuse. Bien qu’il ait assisté aux funérailles de Garaudy, on ne peut pas prétendre que Dieudonné soit la figure principale des adeptes de Garaudy. Il évoque peu ce dernier dans ses spectacles et ses interventions. Il s’est surtout affiché en présence de Faurisson qu’il considère comme son maître à penser en matière de négationnisme. Ce qui est normal, car le principal idéologue du négationnisme est Faurisson, et non Garaudy.

Adrien Minard est agrégé d’histoire et chargé de cours à Sciences Po (Paris). Il a publié en 2007 avec Michaël Prazan Roger Garaudy. Itinéraire d’une négation (éd. Calmann-Lévy) et a récemment codirigé un numéro de la revue Tracés intitulé « Contagions ».

Valérie Igounet est historienne, chercheuse associée à l’Institut du Temps Présent. Spécialiste française de l’extrême droite et du négationnisme, elle a publié en 2012Robert Faurisson, portrait d’un négationniste (éd. Denoël).

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