Benjamin Netanyahou est déterminé à lancer une attaque sur l’Iran. Si les Américains considèrent également qu’un Iran nucléaire est un danger pour le monde, ils ne dissimulent pas non plus leur désaccord sur la précipitation et la détermination du Premier ministre israélien.
L’affaire est à l’ordre du jour depuis des années. Le bombardement de l’Iran pour empêcher la bombe a été étudié et élaboré. Il n’attend plus que le jour J pour être concrétisé. On n’a pas lésiné sur les programmes, les entraînements et on y a investi un budget colossal. C’est la préoccupation primordiale de Benjamin Netanyahou depuis le début de son mandat. Pour certains, il s’agit même de son idée fixe, de son obsession.
Dans un premier temps, il n’a eu de cesse de convaincre ses partenaires américains et européens du danger que représente la détention d’une bombe atomique par la République islamique : un danger pour le monde, comme pour Israël. Netanyahou a bien travaillé et nul ne minimise aujourd’hui le danger, pas même la Chine ni la Russie qui ont voté les sanctions. Personne n’est dupe, le programme nucléaire iranien officiellement destiné à des fins civiles sert à des fins militaires et politiques. Le jour où l’Iran sera maître de l’arme atomique, tout ce que l’on redoute est possible : la course à l’armement nucléaire dans la région, même si l’Arabie saoudite et l’Egypte, les deux seules puissances susceptibles de s’immiscer dans la course, préféreront s’abriter sous le parapluie américain; la domination chiite sur son rival sunnite; le renforcement des organisations satellites, telles le Hamas et le Hezbollah qui se sentiront définitivement protégés par un Iran doté de l’arme nucléaire; et surtout, une frappe sur Israël, même si en stratégie nucléaire, c’est la dissuasion qui confère la puissance attachée à cette arme du dernier recours, et non son emploi.
Un Golem
La bombe n’octroie une force au pays détenteur que s’il ne s’en sert pas. Une fois utilisée, elle devient un boomerang, un Golem qui se retourne contre son utilisateur si le pays touché dispose d’une capacité de seconde frappe. On estime que quiconque possède la bombe devient ipso facto un acteur rationnel, mais jusqu’à quel point un fanatisme religieux est-il en mesure de dominer la tentation d’une guerre apocalyptique où Dieu est censé retrouver les siens ? Une attaque iranienne est peu probable, mais non improbable, et pas seulement à cause des déclarations qui vont dans ce sens. Ahmadinejad aurait-il choisi de se taire qu’on l’aurait soupçonné de dissimuler ses intentions et de ne pas dire tout haut ce qu’il pense tout bas. La destruction d’Israël est proclamée par les leaders iraniens, dit-on souvent, pour faire diversion et mobiliser l’opinion en galvanisant les troupes derrière le pouvoir dont l’autorité est contestée. L’argument n’est pas toujours convaincant, car des guerres ont été déclenchées pour des motifs semblables de consensus intérieur. Ce n’est pas la première fois qu’on exprime envers Israël des aspirations ethnocides, mais c’est la première fois qu’un tel discours s’appuie sur une capacité nucléaire. Faut-il le prendre au sérieux ? Une chose est certaine : le droit à l’erreur est exclu.
Il en va, dit-on, de l’équilibre stratégique régional et de la puissance israélienne qui sera fortement ébranlée si son monopole nucléaire lui est ravi et que désormais elle le partage avec un sérieux rival. Netanyahou en a fait son cheval de bataille. Il n’a cessé d’alerter tous ses interlocuteurs de la gravité du danger et, surtout, de sa suprématie. Il ira jusqu’au bout. Le Premier ministre israélien a répété, martelé, asséné cette conviction devenue vérité. Il a fini par l’imposer. Première manche gagnée, mais ce n’est que la première. Sans attribuer le mérite exclusif des sanctions prises par la communauté internationale au pouvoir rhétorique de Netanyahou et à sa capacité de persuasion, il est indéniable qu’il a précipité la prise de conscience par la communauté internationale de la déstabilisation accrue de la région la plus instable en ce monde, en proie à une crise sociale et économique et politique. Mais Netanyahou n’est pas seulement un avertisseur, il est un homme d’action. Il doit prévoir les effets et en tirer des conclusions opérationnelles. Si un Iran nucléaire est un danger pour le monde, il faut l’arrêter dans son élan.
Partie de poker
Pour y parvenir, deux solutions : la négociation ou la guerre. La guerre étant la poursuite de la politique par d’autres moyens, les Américains ne la préconisent qu’en dernier recours. Faute d’accord, ils ont appelé à imposer des sanctions de plus en plus lourdes pour obtenir le résultat souhaité. Et si la pression échoue, la guerre devient alors une option que les Américains sont susceptibles d’envisager, si ce n’est qu’ils estiment prématuré de dévoiler leurs cartes. Une division du travail semble s’être établie. C’est à Israël d’afficher ouvertement ses intentions, c’est aux Américains de laisser planer le doute sur leurs projets. En langage de poker, Israël mise son tapis, en tant que grande puissance, les Etats-Unis préfèrent attendre le moment opportun pour se déclarer. Il n’est pas exclu que les déclarations israéliennes récentes visent à pousser les Américains à suivre plus tôt que prévu. Ces derniers préfèrent cultiver l’ambigüité en déclarant fermement qu’ils ne laisseront jamais l’Iran se doter d’une arme nucléaire sans rien dire sur la manière d’y parvenir. Pour Israël, le compte à rebours a commencé.
Le débat actuel a des allures de referendum informel destiné à prendre le pouls de l’opinion : pour ou contre, faites vos jeux, rien ne va plus ! Alors qu’un traité de paix est soumis à un débat intensif au sein de l’opinion, même en l’absence de négociations, la guerre, elle, est rarement un objet de débat, car elle requiert la surprise, de la part de celui qui l’impose et, cela va de soi, de la part de celui qui la subit.
Sur les objectifs d’une attaque, la réponse est claire : détruire la capacité nucléaire iranienne avant qu’il ne soit trop tard. Dans le différend israélo-américain, on entend bien le désaccord sur le temps qui reste. Les Israéliens sont convaincus que si l’on attend encore indéfiniment, il sera trop tard. Les Américains rejettent clairement la précipitation. Peut-on atteindre les objectif ? Avec un accès de sincérité qui peut surprendre, les plus favorables à l’opération militaire se gardent bien de dire que le but recherché sera atteint. On ne peut que retarder le processus d’un an ou deux. La modestie des objectifs ne les dissuade cependant pas d’y aller tandis qu’elle réveille l’inquiétude de ceux qui se montrent réticents face à une opération, grosso modo, inutile. Inutile, mais coûteuse.
Feu vert américain
Le ministre de la Défense, Ehoud Barak, estime, que les représailles iraniennes feront au bas mot, 500 morts et 4.000 blessés. La fin justifie les moyens et les sacrifices. Mais si les fins sont aussi modestes, est-ce qu’une telle aventure en vaut la peine ? Enfin, les conditions diplomatiques sont-elles remplies ? Si les Américains décident de laisser faire et tolèrent un Iran nucléarisé (ce qu’à ce jour ils excluent), Israël peut-il et doit-il y aller sans leur feu vert ? Lors des opérations en Irak et en Syrie menées dans le même but, ils avaient été préalablement avertis. Netanyahou bravera-t-il cette règle non établie, mais respectée par tous ses prédécesseurs ? Les Américains seront-ils informés sans qu’ils aient donné leur consentement, fût-il implicite ?
Une guerre, à l’instar d’une décision politique, requiert une double légitimité, qu’elle soit préalable ou a posteriori, celle de l’opinion intérieure et celle des alliés extérieurs. Elle n’est pas acquise pour le moment. Netanyahou peut méditer une leçon. Si seulement il avait poursuivi la négociation avec les Palestiniens, s’il était parvenu à un accord avec eux, il aurait eu aujourd’hui carte blanche pour mener à bien son expédition en Iran !
Netanyahou et Barak : du duel au duo
Netanyahou et Barak ont eu le temps durant leur carrière politique d’être rivaux. Le second à la tête du Parti travailliste, et le premier comme leader du Likoud. Toutefois, cette rivalité n’a jamais entamé leur respect réciproque. En outre, depuis que Barak n’est plus en mesure de menacer Netanyahou politiquement, leur connivence a débouché sur une réelle complicité. Leur identité de vues sur le dossier iranien a renforcé leur ardeur à concevoir une opération de si grande envergure. Barak est le cerveau, l’analyste froid. Netanyahou apporte quant à lui la vocation historique en répétant qu’il y va du salut d’Israël et du peuple juif.
Certes, on laisse entendre que Barak est plus soucieux de l’accord américain préalable que ne l’est Netanyahou. Ce dernier est persuadé que, placé devant le fait accompli, l’Amérique acquiescera et Obama le premier, à plus forte raison si l’opération est déclenchée avant le 4 novembre. Il est vrai que les deux leaders ont été élevés à la même école : l’unité d’élite Sayeret Matkal. C’est là que Barak a rencontré pour la première fois le jeune Netanyahou qui a sept ans de moins que lui.
A-t-on affaire à deux anges gardiens ou bien au Docteur Folamour en deux exemplaires ? Que l’establishment militaire déclare être hostile à l’opération dans les paramètres actuels n’a pas de quoi rassurer.
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