Yara Mashour, la pasionaria féministe de Nazareth

La rédactrice en chef de Lilac, premier magazine féminin destiné aux Arabes israéliennes, était en juin l’invitée du Forum Démocratie et religion, organisé par l’Institut français de Tel-Aviv. Rencontre.

A première vue, Yara Mashour, la rédactrice en chef de Lilac, le premier magazine féminin destiné aux Arabes israéliennes, n’a pas le profil d’une militante. Invitée à s’exprimer sur le combat des femmes contre l’intégrisme, dans le cadre du Forum Démocratie et religion organisé en juin dernier par l’Institut français de Tel-Aviv, cette businesswoman établie à Nazareth semble presque intimidée de prendre la parole à la suite de Nadia El Fani, la réalisatrice franco-tunisienne dont le documentaire Laïcité Inch’ Allah  a provoqué la colère des islamistes tunisiens. « Ce n’est pas du tout mon histoire », tempère Yara Mashour. « Ici, la religion n’est pas l’ennemie de la femme. Tout comme il n’y a pas de censure sociale en Israël ».

De fait, voilà tout juste un an, Lilac (deux syllabes signifiant « à toi, à moi » en arabe) n’a pas hésité à consacrer pour la première fois sa couverture à une mannequin arabe, Huda Naccache, vêtue d’un simple bikini…. De quoi provoquer la colère des mollahs ? « En réalité, je ne me suis jamais sentie menacée », pointe Yara Mashour, sa fondatrice, une Arabe chrétienne, âgée de 38 ans, habillée en tenue estivale, bras nus et pantalon de toile ajusté. Affichant une diffusion de 20.000 exemplaires, son magazine n’a, il est vrai, fait que confirmer une ligne éditoriale quasi « révolutionnaire ». Depuis son lancement voilà douze ans, toutes sortes de sujets tabous ont été abordés : qu’il s’agisse du viol en milieu familial, des contraceptifs, de l’échangisme ou des crimes d’honneur. Même si le magazine accorde aussi une large place aux rubriques mode, célébrités et autres pages « Lifestyle ».

« Les femmes arabes ne doivent pas avoir peur de s’occidentaliser », confie Yara Mashour, qui est aussi une célibataire décomplexée. « Quand nous avons lancé Lilac, la société arabe israélienne était beaucoup plus conservatrice. Aujourd’hui, les Arabes palestiniennes d’Israël ont un style de vie progressiste très proche de celui des Libanaises ».

D’où vient cette évolution ? Un taux d’activité en forte hausse chez les jeunes Arabes israéliennes et l’évolution des mentalités. En l’espace de dix ans, observe la fondatrice de Lilac, Nazareth est devenue une ville animée, « où les jeunes générations sont guidées par l’envie de réussir, et s’affranchissent du jugement de la famille ». Y compris les femmes qui portent le hijab.

« Les Arabes israéliens ont appris à accepter leurs différences », ajoute-t-elle. « Ils vivent au contact des Juifs et leurs esprits se sont ouverts. En revanche, beaucoup de pays arabes n’acceptent pas les Arabes israéliens. Ils nous prennent pour des traîtres, des
collaborateurs. C’est ridicule
 », pointe Yara Mashour. Même si pour cette dernière, le traitement réservé par Israël à la minorité arabe israélienne n’a rien d’idyllique. « Chaque fois que je voyage avec la compagnie El Al, on m’impose une heure et demie d’interrogatoire ! Je ne réclame pas de traitement de faveur, mais pas question d’être traitée comme une citoyenne de seconde zone ! »

Née à Jérusalem, formée à la London School of Economics et à l’Université de Caroline du Nord, cette workaholic (droguée du travail) ne se voit pourtant pas vivre ailleurs. Sa visite au Qatar, par exemple, lui a fait comprendre qu’elle n’avait pas grand-chose en commun avec les femmes qataries, cachées pour la plupart à la maison. « Nous vivons dans un pays plus laïque, plus mélangé. Mais la situation politique nous empêche de développer une forte identité. Et il manque des leaders charismatiques à notre communauté », soupire Yara Mashour, la libérale aux goûts éclectiques, qui voue une admiration sans bornes à Albert Camus… et à Yossi Sarid, l’ex-ministre israélien de l’Education !

Ses projets pour Lilac ? Pilotée par sa mère et sa sœur, l’entreprise familiale est devenue très vite profitable. Il lui manque encore une édition digitale, un cahier spécial pour les femmes de Cisjordanie (où le magazine est déjà distribué), ainsi qu’une sélection d’articles en anglais. « Je veux faire découvrir au monde occidental la femme arabe version Nazareth ! ».

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