Israël dans le piège iranien

Benjamin Netanyahou et Ehoud Barak sont déterminés à attaquer l’Iran en dépit de l’opposition américaine et d’une grande partie de l’establishment politique et militaire en Israël. Cette aventure guerrière dont le succès est loin d’être garanti risque d’isoler Israël.

A la mi-août, le Président Peres est sorti de sa réserve pour mettre en garde ses compatriotes contre une intervention unilatérale en Iran. Il se peut qu’en ce faisant, il l’ait tuée dans l’œuf. Etrange situation en vérité, inédite dans les annales militaires d’Israël. Le Premier ministre Benjamin Netanyahou et son ministre de la Défense Ehoud Barak brûlent d’en découdre. Le premier persuadé qu’il lui appartient de prévenir une seconde Shoah, le second pour des considérations stratégiques et par tactique politicienne.

Face à eux, tout ce qui compte en Israël et de par le monde s’est coalisé pour les en empêcher. L’ensemble de l’establishment sécuritaire israélien, ancien et actuel; l’ensemble, sans exception, de l’establishment sécuritaire américain; le gros de la classe politique ici et là-bas, y compris la plupart des membres du gouvernement de Jérusalem; l’Europe pour une fois unie, le monde musulman et arabe, du moins ouvertement; et, excusez du peu, l’administration américaine, vent debout contre une éventualité qui glace d’horreur Obama.

Conscients du problème, Netanyahou et Barak tentent de le contourner en faisant appel à l’opinion publique. D’où cette autre incongruité : une opération militaire précédée par un bavardage incessant sur la place publique. Si elle a lieu, l’effet de surprise ne sera pas évident… Mais rien à faire, la plupart des Israéliens restent résolument sceptiques. D’autant que, de l’aveu même des va-t-en-guerre, tout ce que l’on peut espérer obtenir en cas de succès est un délai de quelques mois, au plus de deux ans, du programme nucléaire iranien.

C’est d’autant plus bizarre qu’il n’y a pas de débat sur l’objectif. Nul ne doute en Israël, voire en Occident, que le régime de Téhéran cherche à se doter du feu nucléaire et qu’il faut l’en empêcher. Si les menaces se recoupent, elles ne sont pas équivalentes. Pour l’Occident, un Iran nucléarisé est une perspective pénible, qui sonnerait le glas de la non-prolifération et offrirait une garantie de survie à un régime terroriste dangereux pour la stabilité d’une région stratégiquement importante. Pour Israël, explicitement promis à l’annihilation, c’est une menace de mort. Ceux qui invoquent l’équilibre de la terreur du temps de la guerre froide ou la « rationalité » des maîtres de l’Iran ignorent les ressorts du millénarisme religieux comme la loi d’imprévisibilité des actions humaines.

Mais justement, c’est cette loi qui devrait faire réfléchir à deux fois Netanyahou. On sait comment commence une guerre, surtout si on la déclenche soi-même, non comment elle va évoluer. Les risques inhérents à une opération en solitaire sont énormes. En admettant qu’Israël reçoive des Américains les moyens techniques qu’il leur réclame, notamment des bombes anti-bunkers, le succès d’une opération d’une telle envergure est loin d’être garanti. On est loin de l’édition irakienne de 1981 ou syrienne de 2007, élégantes frappes chirurgicales sur des théâtres uniques. Des dizaines de sites disséminés sur un vaste territoire et profondément enterrés, ravitaillement en carburant au-dessus de pays hostiles, effet de surprise ruiné, tout cela présente un défi technique autrement redoutable. Les capacités de rétorsion du régime de Téhéran également.

Décompte macabre

On peut être à peu près certain qu’une pluie de missiles s’abattra sur Israël, en provenance d’Iran, mais aussi du Liban voisin.

Pas plus de 500 morts à Tel-Aviv, a promis Ehoud Barak. Quand bien même il aurait raison, ce n’est pas rien, 500 morts. Et puis, qu’en sait-il ? Son décompte macabre ne comprend ni les blessés, ni les victimes de la vague probable de terrorisme régional et international. Ni, d’ailleurs, les retombées économiques, qui seraient proprement catastrophiques, en Israël même, mais aussi globalement, à un moment où la dernière chose dont l’économie a besoin est une nouvelle flambée des prix du pétrole.

Surtout, Israël serait pour la première fois désespérément seul. Une loi d’airain respectée depuis qu’elle a été formulée par Ben-Gourion veut qu’Israël ne se lance jamais dans une aventure guerrière sans l’appui, au moins tacite, d’une grande puissance. S’y jeter tête baissée sans l’Amérique, contre l’Amérique, c’est pure folie.

Est-ce à dire qu’il faille se résigner à la nucléarisation de l’Iran ? Certes non. Une fois épuisée la pantalonnade d’une option diplomatique qui tourne en rond, il faudra sans doute se résoudre à frapper. Mais ce sera après que la preuve en aura été faite, et, surtout, après les élections présidentielles américaines. A ce moment, les Etats-Unis le feront, ou, s’il le faut, Israël. Mais avec l’appui américain et le consentement de leurs alliés.

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