Un tribunal allemand estime que la circoncision rituelle d’un enfant constitue une blessure corporelle grave, passible d’une condamnation. Les communautés musulmane et juive s’insurgent. Les députés promettent de légiférer, mais la question prend des allures de débats de société.
« C’est la pire attaque contre la vie juive depuis l’Holocauste. Si le jugement est maintenu, je ne vois pas d’avenir pour les Juifs en Allemagne ». Les propos de Pinchas Goldschmidt ont résonné jusqu’au plus haut sommet de l’Etat allemand. Avec d’autres rabbins d’Europe qu’il a réunis à Berlin mi-juillet, il promet de défier la décision du tribunal de Cologne qui, le 26 juin 2012, condamnait les circoncisions religieuses, au motif qu’elles « portent atteinte à l’intégrité physique de l’enfant ». « La communauté juive d’Allemagne et les circonciseurs doivent continuer à pratiquer des circoncisions sans attendre un changement de législation », lance-t-il.
De quoi embarrasser encore un peu plus la classe politique. L’affaire, relayée par les médias du monde entier, est considérée comme désastreuse pour l’image du pays. « Je ne veux pas que l’Allemagne soit le seul pays au monde où les Juifs ne peuvent pratiquer leurs rites. Sinon on passerait pour une nation de rigolos », aurait déclaré Angela Merkel. Quelques jours plus tard, les députés du Bundestag adoptent une résolution, exigeant du gouvernement qu’il présente un projet de loi à l’automne. Avec cette motion votée par tous les partis, à l’exception de l’extrême gauche, les parlementaires espèrent couper court aux accusations d’intolérance, dans un pays toujours hanté par son passé nazi. Et rassurer les 4 millions de musulmans et les 200.000 Juifs vivant outre-Rhin. « La résolution montre que nous vivons dans un pays cosmopolite et tolérant », se félicite Guido Westerwelle, le ministre des Affaires étrangères.
Et pourtant. Cela n’a pas suffi à faire retomber la polémique. De fait, l’empressement des députés ne fait pas l’unanimité, loin de là. Les associations de défense des droits de l’enfant notamment dénoncent un « chèque en blanc à la maltraitance des enfants ». Dans la presse, les talk-shows, le débat fait rage. Certains éditorialistes évo-quent « un acte barbare », ou mettent sur le même plan l’excision et la circoncision. Le sujet passionne et divise profondément l’Allemagne. Ainsi un sondage réalisé fin juillet montre que 45% des Allemands sont favorables à une interdiction de la circoncision, alors que 42% sont contre et 13% ne se prononcent pas.
Hannah Rubin n’en revient toujours pas. « Ce jugement du tribunal envoie un message : “Nous ne voulons pas de vous ici” », déplore dans les colonnes du Tagesspiegel cette mère de famille juive, installée à Berlin. L’an dernier, elle a fait circoncire son fils, Samuel. Comme le veut la tradition, la Brit-Mila a eu lieu au 8ejour du garçon. « C’était un dimanche, nous avions une centaine d’invités », se souvient-elle. « Nous avions fait venir un Mohel qui nous avait été recommandé par d’autres parents ». Elle en est convaincue : son enfant n’a subi aucun traumatisme. « Il a davantage pleuré lorsque nous l’avons fait vacciner », glisse-t-elle.
Mais le tribunal de Cologne n’est pas de cet avis. « Les juges considèrent que le corps d’un enfant est modifié de façon durable et irréparable par la circoncision. Cette modification est contraire à l’intérêt de l’enfant, qui doit décider par lui-même de son appartenance religieuse », détaille Jan Orth, le porte-parole du tribunal. « Le droit d’un enfant à son intégrité physique prime sur le droit des parents ». Conséquence : la circoncision d’un enfant pour des motifs religieux est désormais assimilée à une blessure corporelle, passible d’une condamnation.
Les médecins s’abstiennent
« On nous fait la leçon comme si nous étions irresponsables », soupire Hannah Rubin. La jeune femme est enceinte, de quatre mois. Elle ne connaît pas encore le sexe de son bébé. Mais une chose est sûre : si c’est un garçon, il sera circoncis. La décision des juges de Cologne n’y changera rien. « Ça n’est pas le rôle d’un tribunal de trancher ces questions fondamentales », dit-elle.
Reste à voir si cela sera encore possible dans la pratique. Depuis le jugement, le conseil de l’ordre des médecins conseille aux chirurgiens de suspendre ces actes, en attendant que la situation juridique soit clarifiée. Car la décision du tribunal de Cologne pourrait faire jurisprudence et s’imposer à toute l’Allemagne.
Alors, comme la plupart de ses confrères, Ismail Tuncay préfère ne prendre aucun risque. « Bien sûr, on pourrait circoncire des enfants en justifiant l’opération par des raisons strictement médicales, afin de contourner l’interdiction », lance ce chirurgien d’origine turque. « Mais cela me semble trop risqué ». Installé depuis 26 ans à Kreuzberg, le grand quartier turc de la capitale, il raconte que ses patients « tombent des nues ». « Ils se sentent blessés dans leur croyance et aucun d’entre eux n’est prêt à y renoncer ou à attendre que les garçons atteignent 14 ans et la majorité religieuse », constate-t-il. Les représentants de la communauté musulmane dénoncent « une grave atteinte à la liberté de religion ». Et certains tirent carrément la sonnette d’alarme. « Comme à l’époque, les circoncisions vont se faire clandestinement, dans des caves ou des arrière-cours, par de véritables bouchers et dans des conditions d’hygiène effroyables », s’inquiète Hikmet Ulus, un chirurgien de Cologne. « Ce jugement est un retour en arrière ».
Circoncision sous condition
Après deux mois de débats passionnés, l’heure semble désormais à la recherche de solutions pragmatiques. C’est le sens de la récente visite à Berlin du grand rabbin israélien Yona Metzger.
Après plusieurs rencontres avec des responsables politiques, notamment au ministère de la Justice, il suggère que les rabbins pourraient agréer des Mohels à l’issue d’une formation médicale, supervisée par l’Etat. « En Israël, c’est un métier à part entière », rappelle-t-il.
Une idée reprise par le comité d’éthique allemand, qui se dit favorable à la circoncision religieuse, sous condition. « Le compromis que nous proposons est le suivant : la circoncision doit être autorisée, mais à condition qu’il y ait eu une information des parents, qu’ils soient tous les deux d’accord, qu’il y ait un traitement de la douleur et que la circoncision soit conduite par un spécialiste », détaille sa présidente, Christiane Woopen.
Une ligne qui pourrait servir de base à la future loi, actuellement en cours de rédaction au ministère de la Justice.
Hannah Rubin espère qu’une solution sera trouvée rapidement. Dans le cas contraire, elle se dit prête à porter l’affaire devant la Cour constitutionnelle, la plus haute juridiction d’Allemagne. « Mais si les juges suprêmes devaient confirmer le jugement de Cologne, je ne crois pas que je souhaiterai rester plus longtemps en Allemagne », conclut-elle.
Casse-tête législatif en perspective
Comment concilier liberté religieuse et bien-être de l’enfant ? C’est à cette question que doit répondre le gouvernement allemand. Car si le jugement de Cologne n’interdit pas strictement la circoncision, il la rend quasiment impossible dans les faits, les communautés juive et musulmane craignant des poursuites pour cette pratique.
« Légiférer sur ce dossier ne sera pas chose facile », prévient Sabine Leutheusser-Schnarrenberger, la ministre fédérale de la Justice, chargée de préparer le projet de loi. « La chose est plus compliquée que de rajouter une petite phrase simple quelque part, comme certains se l’imaginent ». En clair, le texte pourrait ne pas être prêt à l’automne, comme le souhaitaient les députés.
La question de l’anesthésie fait notamment débat. Dans leur motion, les parlementaires ont été très clairs : la loi stipulera que l’enfant ne doit subir aucune douleur lors de la circoncision rituelle. Problème : « Les textes religieux interdisent de recourir à des moyens anesthésiants artificiels. Seules les méthodes naturelles sont admises », rappelle le grand rabbi israélien Yona Metzger.
Pour ne rien arranger, certains commentateurs estiment que le sentiment de culpabilité allemand vis-à-vis de la Shoah empêche la tenue d’un vrai débat sur le fond. « Il faut garder son sang-froid », explique un professeur de droit de l’Université libre de Berlin. « Ce jugement a le mérite de mettre le doigt sur un problème non réglé. L’idéal serait que les communautés religieuses aident à formuler une future loi ».
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