A.B. Yehoshua : ‘Rétrospective’

Avraham B. Yehoshua se situe au panthéon des écrivains israéliens. Son nouveau roman confronte un cinéaste vieillissant à son œuvre initiale. Une façon de revisiter l’histoire de son pays, les émotions d’une vie et le pouvoir de l’art.

En quoi la littérature apporte-t-elle un autre regard sur le monde ? J’ai commencé à écrire vers 16-17 ans. Mes feuilletons comiques se destinaient à la classe, au mouvement de jeunesse ou à l’armée. Ils mêlaient des faits intimes à la vie sociale et à une fantaisie folle. L’élément absurde est nécessaire, mais il doit être intégré à la réalité. Vu le succès, j’ai compris que j’avais un don pour communiquer avec les gens. L’écrivain étant témoin de quelque chose qui vient de l’intérieur, il peut proposer un regard inédit et susciter un élan.

Quelle réalité israélienne dépeignez-vous ? Contrairement au journaliste, l’écrivain ne regarde pas les choses à partir de la réalité, mais à partir de son âme. Mes livres examinent l’identité israélienne, qui se nourrit des influences de l’Est et de l’Ouest. La moitié de la population est issue des pays islamiques, l’autre des pays occidentaux. Ma famille est marocaine, or j’ai grandi dans une culture occidentale. Ainsi, j’intègre des éléments de mon enfance à mon identité israélienne. Je crains qu’Israël avance trop vite vers une globalisation à l’américaine. Notre compétence technologique agrandit le décalage entre nous et notre environnement. Si nous allons vers un Etat binational, ce fossé sera encore plus flagrant. L’important est d’encourager le dialogue et de lutter contre les fondamentalismes religieux. Ce roman se demande comment intégrer le monde dans l’art.

A travers la rétrospective de ses films, votre héros nous fait assister à celle d’Israël. Comment vivez-vous ses bouleversements ? Ce roman replonge dans l’ambiance des années 1950-60, au cours desquelles j’ai commencé à écrire. La filmographie de mon protagoniste est l’occasion de revenir sur l’histoire de mon pays. Israël a connu d’importants changements, pour le meilleur et pour le pire. Ils ont posé les fondements de la paix avec l’Egypte, mais on assiste aussi à la folie des territoires en vue du grand Eretz Israël. L’angoisse est un sentiment quotidien. La « vie normale » cohabite avec une menace totale, qui n’existe nulle part ailleurs. Je pensais que la question quant à la légitimité du pays était finie, or l’Iran constitue un danger inimaginable. Israël n’est pas le seul responsable dans le conflit israélo-palestinien, mais on ne peut pas continuer à occuper ce peuple. Il faudrait résoudre ce problème primordial pour notre avenir. J’avoue être pessimiste…

Ce roman aborde aussi le thème du vieillissement, comment le percevez-vous ? A 75 ans, la mort ne m’effraye pas. J’y songe « philosophiquement » en la concevant comme quelque chose de nécessaire à la vie. C’est pourquoi je n’aspire pas à l’éternité, mais j’espère finir de façon honorable. Certains deviennent des pessimistes passifs, or je tiens à rester actif et apprécié pour mon œuvre. Les vieillards ne sont pas plus spirituels (rires) ! La preuve : je regarde la politique de façon plus objective. Du coup, je suis moins énervé, moins militant et moins concerné qu’avant. La beauté de mon âge se situe dans un mariage qui dure depuis 52 ans. Il a donné naissance à plusieurs enfants et petits-enfants. Quel bonheur ! C’est la première fois que j’écris sur un artiste, telle est ma façon d’aborder la force de création que je possède toujours en moi.

Synopsis

« C’est précisément quand l’avenir est compté qu’il devient plus intéressant ». Tel est le constat du nouveau héros d’A.B. Yehoshua, mais il pourrait aussi s’appliquer à son auteur. Pour la première fois, il se met dans la peau d’un cinéaste israélien revisitant le sens de son œuvre. Mozes est à l’honneur à Saint-Jacques-de-Compostelle, soit à mille lieues de son univers et de sa terre. Celle-ci le nourrit et le trouble autant que sa muse d’antan, Ruth. Elle l’accompagne lors de ce pèlerinage dans le passé qui a fondé leur identité. Vieillir peut-il rimer avec lucidité, dès lors qu’il s’agit d’amour ou de l’évolution d’Israël ?

Avraham B. Yehoshua, Rétrospective, éditions Grasset

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