Diana Pinto : ‘Israël a déménagé’

Dans Israël a déménagé (éd. Stock), l’historienne Diana Pinto propose une réflexion stimulante sur Israël, un pays à la modernité high-tech qui s’efforce de s’abstraire du Proche-Orient tout en se repliant sur lui-même. Israël aurait « déménagé » psychologiquement et conceptuellement en Asie.

Qu’entendez-vous par l’expression « Israël a déménagé » ? Israël a progressivement changé de repères géographiques et temporels, d’horizon politique et de choix de vie. Ce pays se vit désormais dans son propre cyberespace au cœur d’une mondialisation de plus en plus asiatique. Les Israéliens se pensent ailleurs, loin de leurs voisins palestiniens et du Proche-Orient, mais aussi loin des valeurs européennes sur lesquelles se fondait l’Israël des origines, celui des pionniers sionistes et de leurs utopies politiques et sociales.

Dans quelle mesure ce « déménagement » en Asie est-il le produit d’une ouverture économique d’Israël ? Depuis 1977, la droite israélienne a replacé Israël dans la voie du capitalisme, ce qui signifie la fin d’un projet sioniste d’inspiration socialiste issu des utopies sociales et des idéaux universalistes de la vieille Europe. Ensuite, les nombreuses réformes économiques mises en œuvre par Benjamin Netanyahou à partir de la seconde moitié des années 90 ont libéré Israël de tout un carcan socialiste et étatique. C’est également à partir de cette période que des Israéliens deviennent très actifs et très performants dans les hautes technologies industrielles, notamment en informatique.

Mais vous observez que cette vigueur économique et technologique est accompagnée d’un pessimisme profond… Exactement. Israël a opté pour cette technologie conquérante et mondialisée tout en exhibant un nouveau pessimisme à l’échelle géopolitique. Beaucoup d’Israéliens ont le sentiment qu’il n’y aura jamais de paix et qu’Israël est le Juif des nations. La paix a perdu tout sens réel en termes de volonté politique dans un contexte où la population souhaite avant tout sauter par-dessus un voisinage -le Proche-Orient- perçu comme violent et hostile… et qui l’est souvent. A partir des années 2000, Israël a retrouvé une ancienne disposition pessimiste de la condition juive très éloignée du sionisme des Pères fondateurs. C’est la raison pour laquelle je me risque à écrire que l’Asie est aujourd’hui le meilleur endroit pour cet Israël. A l’instar de la Chine, le continent asiatique connaît un progrès technologique considérable, mais se moque de nos valeurs universelles. Les pays asiatiques ne cherchent absolument pas à intervenir dans la recherche d’une solution au conflit israélo-palestinien. Ils prennent Israël tel qu’il est. Ils sont indifférents à ses contradictions et à ses défauts. Ces pays ne s’intéressent qu’à l’hypermodernisme et à la force d’Israël.

Ce « déménagement » d’Israël remet-il en cause sa démocratie ? Ce déménagement apparaît sûrement comme le précurseur de quelque chose de nouveau. Soit on se dit que les Juifs s’épanouissent toujours là où le futur s’esquisse. Si Israël quitte ce monde occidental, nous autres, Occidentaux, avons peut-être intérêt à nous interroger sur cette évolution. Dans cette perspective, Israël pourrait devenir le grand professeur d’une classe asiatique… mais seulement s’il continue d’être un Etat de droit soucieux de la démocratie. Soit on considère qu’en abandonnant ses racines européennes, Israël va s’égarer complètement. Bien que cette ligne de partage soit encore floue, nous devons nous poser cette question, car l’Israël tel que je le vois se consolider aujourd’hui est un pays qui semble avoir renoué avec le religieux et l’ethnicité. Et ce double repli s’insère mal dans le modèle démocratique. En tant que spécialiste du pluralisme démocratique, c’est un questionnement que je ne peux négliger. Au nom de son identité juive, Israël s’apprêterait-il à évacuer toute notion de progrès démocratique fondé sur les valeurs universelles ? Il est trop tôt pour y répondre, mais une chose est sûre pour ce pays qui avance en fuyant, il joue très gros. 

Diana Pinto, Israël a déménagé !, éd. Stock

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