Chaque vendredi matin, Paulette Aboutboul (80 ans) se rendait au salon de coiffure. Prospère Toledano, somptueux septuagénaire, en était le propriétaire. Il lui lavait les cheveux, entourait ses mèches autour de bigoudis, les recouvrait d’un mince filet et la conduisait ensuite sous le casque.
Prospère Toledano ne s’était jamais résolu à remplacer ses vieux casques par des lampes à infrarouges, mais pour rien au monde, Paulette ne l’aurait quitté pour un autre coiffeur. Non seulement elle lui confiait sa tête, mais il était également le dépositaire attitré de toutes ses confidences.
Un vendredi matin, Prospère la vit arriver et remarqua tout de suite une ride de contrariété entre les sourcils.
– « Comment va la vie, Paulette ? », lui demanda-t-il en lui lavant les cheveux.
– « Couci-couça. Mon fils David m’a annoncé hier qu’il avait enfin rencontré quelqu’un. Une personne formidable. Il veut me la présenter ce soir ».
– « Mazal tov ! Paulette. En voilà une bonne nouvelle. Où est le problème ? », lui dit-il en la dirigeant vers le siège.
– « Il m’a dit : “Une personne formidable” et c’est justement ça, ce qui m’inquiète ».
– « Tu ne veux pas avoir enfin des petits-enfants ? Ton mari Roger aurait été heureux d’en avoir, zikhono levrakha ».
– « Oui, oui. Pour moi, elle peut être française, espagnole, jamaïcaine. Tout… sauf ashkénaze. Tfou, tfou, tfou. Tu t’imagines, sur le faire-part ? “David Aboutboul et Eleonore Pripetchik”. Ils ont de ces noms, j’te dis pas : Frankenstein, Iceberg, bakanzincsurski… Et puis, leur devise : “Vivons heureux, vivons cachés”. Ah… miskin1 ».
Prospère faillit s’énerver : « Mais qu’est-ce que tu me racontes là, méchante langue. Tu fais du lashon hara’a2, maintenant ? »
– « Pas du tout ! Je peux les comprendre. Après tout ce qu’ils ont vécu comme horreurs… Mais chez nous, on est plus joyeux. On ne se prend pas la tête. Un p’tit verre d’arak avec des olives, et c’est le bonheur. Leur foie haché aux oignons… quelle horreur ! Et leur carpe farcie ! Avec sa tête, sur la table, qui te regarde et qui semble te demander : “Qu’est-ce que tu fiches là, ma pauvre Paulette Aboutboul ?”. Ma sœur était mariée à un Ashkénaze, mais surtout mariée à sa belle-mère. Marcel Yurkiewicz, qu’il s’appelait. Je ne suis jamais arrivée à prononcer son nom. Du tchoulent tous les vendredis soir. Le supplice hebdomadaire. Elle en est aujourd’hui libérée. Bénie soit la mémoire de sa belle-mère ! »
– « D’accord. Maintenant, je te comprends. Allez, viens Paulette. On passe sous le casque ? »
Paulette Aboutboul, il ne fallait pas la contrarier. Au moment de partir, Prospère l’embrassa sur les deux joues.
– « A la semaine prochaine, be ezrat hashem3.Tu me raconteras comment ça s’est passé. Shabbat shalom ».
De retour chez elle, Paulette s’activa avec fébrilité dans sa cuisine.
Tout à coup, elle entendit sonner à la porte. Elle sursauta. Ils étaient déjà là. Son cœur se mit à battre très vite. Elle respira un bon coup et alla ouvrir. David l’embrassa.
– « Maman, je te présente mon compagnon : Gérard Sitbon ».
Paulette Aboutboul cacha alors son visage dans ses mains et s’écria : « C’est un Tunisien ! Mabrouk ! Youyouyouyou ! ».
P.S. : Toute ressemblance avec des personnes existantes serait purement fortuite.
1. Le pauvre – 2. Médisance. Littéralement : méchante langue – 3. Avec l’aide de Dieu.
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