Où l’on constate que les discussions politiques de 1968 n’étaient pas si différentes de celles d’aujourd’hui. Et comme toujours la version audio se trouve à droite de l’article.
DZIGAN : Vous entendez ce que je vous dis? Chez nous en Israël, si vous avez besoin de quelque chose, vous ne pouvez compter sur personne ! Il faut que vous fassiez tout tout seul, de vos propres mains.
Par exemple, j’ai besoin d’un peu de nature, j’ai apporté moi-même la nature. Un peu de mer, j’ai moi-même apporté la mer. Et maintenant, je voudrais attrapper du poisson, voyez : j’ai moi-même aussi apporté du poisson. Tout, tout seul !
SCHUMACHER : Aah, ici, on peut attraper du poisson en paix. Quel silence, quel calme, on ne voit personne.
DZIGAN : On ne voit personne ? Mettez donc vos lunettes ! On ne voit personne et que suis-je, moi?
SCHUMACHER :Vous êtes un voisin de péche. Faites-moi plaisir, reculez-vous un peu.
DZIGAN :Moi ?
SCHUMACHER :Qui d’autre devrait reculer ? La mer ?
DZIGAN :Vous vous trompez, ce n’est pas la mer, c’est un étang.
SCHUMACHER :Toute ma vie a été comme ça, même une mer finit par devenir un étang chez moi ! Ce n’est pas grave, car dans un étang, on peut aussi prendre du poisson. Qu’avez-vous déjà attrapé ?
DZIGAN : Jusqu’à présent, un casse-pieds: vous !
SCHUMACHER : Ce n’est pas étonnant, vous n’avez pas de vers, comment pouvez-vous attraper du poisson ?
DZIGAN: Alors vous me prêterez vos vers.
SCHUMACHER : Ici, je n’en ai pas.
– DZIGAN: Et à la maison ?
SCHUMACHER : A la maison, je n’ai pas de vers, j’ai seulement une larve !
DZIGAN: Vous n’avez pas honte ? C’est ainsi qu’on parle de sa propre femme ?
SCHUMACHER : C’est que vous ne la connaissez pas, ma femme !
DZIGAN Non, mais on doit appeler une femme par son nom. La mienne s’appelle Khaye (autre signification : une bête).
SCHUMACHER : Et moi j’ai un animal qui s’appelle Sarah.
DZIGAN : Maintenant nous savons déjà comment s’appellent nos femmes.
SCHUMACHER : Et que désirez-vous savoir d’autre?
DZIGAN : Comment nous deux on s’appelle, ça, on ne le sait pas encore.
SCHUMACHER : Et qu’est-ce que vous aurez de plus si je vous dis que je me nomme Kalman ?
DZIGAN : La même chose que vous aurez lorsque je vous aurais dit que je m’appelle Israël.
SCHUMACHER : Je suis enchanté.
DZIGAN : Pourquoi ne me demandez-vous pas si moi aussi je suis enchanté ?
SCHUMACHER : Alors, je vous le demande : est-ce que vous êtes enchanté ?
DZIGAN : Enchanté, enchanté, qu’il me demande ! Dites-moi, Reb Kalman, pour quelle raison êtes-vous venu vous installer ici ?
SCHUMACHER : Pourquoi je suis venu ? Pour quelle raison ? J’aurais d’abord dû sonner à la porte pour savoir si je pouvais entrer?
DZIGAN : Mais moi, j’aime être seul, ici.
SCHUMACHER :Et moi aussi, j’aime être seul ! Alors, nous pouvons être seuls ensemble, ce sera plus joyeux.
DZIGAN : Mais moi, lorsque je vais à la pèche, j’aime être seul, tout seul !
SCHUMACHER : Ah bon ! Que pensez-vous, que vous êtes seul au monde ? Pensez-vous que le bon Dieu a créé le monde uniquement pour vous ? Sur tout ce que vous voyez ici, les arbres, l’étang, le ciel, sur tout ça, je suis un associé ! Sur tout ça, j’ai droit à la même parcelle que vous et sur ma parcelle, je peux attraper du poisson, exactement comme vous.
DZIGAN : Un instant, pas si vite. Vous attrapez du poisson?
SCHUMACHER : Et comment, avant même que vous les mangiez, je les ai attrapés.
DZIGAN : Pourquoi faites-vous ça ?
SCHUMACHER :Pour tuer le temps.
DZIGAN : Pour tuer le temps ?
SCHUMACHER :Oui.
DZIGAN : Mais alors, pourquoi me tuez-vous ? Sachez que je suis une personne malade, aller à la pêche est un remède pour moi, pour mes nerfs et vous êtes un casse-pieds, et moi, j’ai des nerfs !
SCHUMACHER : Des nerfs ! Des nerfs, il me fait toute une histoire avec ses nerfs ! Vous avez des nerfs, et bien, moi j’ai des pierres dans la bile!
DZIGAN : Comparé à mes nerfs, vos pierres, c’est de la crotte.
SCHUMACHER : De la crotte, alors j’ai aussi un foie !
DZIGAN : Comme ça ! Je parie que dans une minute, vous aurez aussi des reins.
SCHUMACHER : Je vous souhaite de trouver du poisson comme vous avez trouvé mes reins !
DZIGAN : Et parce que vous avez des reins, vous pensez être mieux qu’un autre ?
SCHUMACHER : Et si en plus, j’avais un ulcère est-ce que je ne serais pas mieux que les autres ? Je vais avoir un ulcère et je serai mieux que les autres !
DZIGAN : Bon, c’est tout, vous n’avez rien de plus?
SCHUMACHER : Ca, ce n’est rien ? Vous voudriez peut-être que je sois malade aussi?
DZIGAN : J’en ai assez, tout ça, n’est pas pour moi, ce n’est pas pour mes nerfs. Ecoutez-moi, Monsieur.
SCHUMACHER : Oui.
DZIGAN : Il n’y a pas de place ici pour deux. Ou bien c’est vous ou bien c’est moi.
SCHUMACHER : Alors c’est moi !
DZIGAN : Mais c’est ma place, je ne m’en irai pas !
SCHUMACHER : Comment, c’est votre place, comment c’est votre place ! Depuis quand avez-vous un contrat de location sur cette place?
DZIGAN : Depuis les temps d’Abraham, notre père.
SCHUMACHER : Eh bien, moi aussi, j’ai le même contrat de location, depuis les temps d’Abraham.
DZIGAN : Comment, vous voulez que je parte d’ici ? J’étais là avant vous.
SCHUMACHER : Avant moi, après moi ! C’est ma place, j’ai déjà attrapé du poisson avant vous à cette place.Vous me l’avez prise et maintenant, vous allez me la rendre.
DZIGAN : Vous commencez tout à fait à parler comme un Arabe: rendez-nous, il faut nous rendre !
SCHUMACHER : Mais il faudra tout de même bien leur rendre quelque chose.
DZIGAN : Sortez-vous ça de la tête : on ne rend pas ! Rien !
SCHUMACHER : Ne vous énervez pas comme ça, mais on finira certainement par devoir rendre quelque chose. Vous savez, on a déjà rendu des soldats, des généraux, des prisonniers, même des techniciens russes, on les a rendus. Les bateaux qui bloquaient le canal de Suez, nous les avons aussi rendus.
DZIGAN : Mais écoutez-le parler ! Il ne parle pas du tout comme un Juif ! Vous voulez m’énerver, vous cherchez à me provoquer. Je vais vous dire la vérité : si je ne savais pas que vous êtes Kalman, je jurerais que vous êtes un Arabe ! Vous parlez de rendre ? Aujourd’hui on est en 1968, pas en 1956. Aujourd’hui, on ne rend plus rien, vous ne réussirez pas avec moi !
SCHUMACHER :Qu’allez-vous donc faire de ces territoires conquis ? Avec qui comptez-vous les peupler? Pour le remplir un territoire pareil, il vous faudra une population énorme. Qui vous fera tant de gens ?
DZIGAN : Nous-mêmes !
SCHUMACHER : Oui, et comment ?
DZIGAN : Comment ? Et les deux millions de Juifs qu’on a ici, qui les a faits ? C’est nous qui les avons faits !
SCHUMACHER : Bon, mais expliquez-moi comment vous et moi nous pourrons créer trois millions de Juifs. Mais, avant de me répondre, je vous dis déjà une chose : sur moi, vous ne devez pas compter !
DZIGAN : Dites-moi, par exemple, avec votre femme, combien d’enfants pouvez-vous avoir ?
SCHUMACHER : Avec ma femme, un, c’est déjà beaucoup.
DZIGAN : D’accord, mais combien en auriez-vous si vous aviez dix femmes ?
SCHUMACHER : Mais la loi dit qu’on ne peut pas. On ne peut pas !
DZIGAN : Oui, mais si une nouvelle loi qu’on va faire disait que vous pouviez avoir dix femmes, vous pourriez avoir dix enfants, non ? Pourquoi vous taisez-vous ? Je vous pose une question, vous pourriez?
SCHUMACHER : Pouvoir, c’est autre chose…Bon, on pourrait ! La question est de savoir si nos femmes voudraient porter une population de trois millions de Juifs.
DZIGAN : Ca c’est des bêtises, les femmes ne doivent pas penser, nous devons leur expliquer.
SCHUMACHER : Est-ce qu’il s’agit ici d’expliquer ? Disons que si nos femmes étaient déjà d’accord, que dirait le rabbinat à ce sujet ? Que dirait le Grand Rabbin Guerchon ?
DZIGAN : Je n’ai pas très peur du Grand Rabbin Guerchon, il ne dira plus rien, car il n’est même plus en vie!
SCHUMACHER : Ah ? Dommage, car s’il vivait encore, on ne pourrait même pas avoir une femme !
DZIGAN : Mais, cessez de me casser les pieds avec ces histoires. Je suis venu ici pour attraper du poisson, pour me calmer les nerfs et voilà qu’il m’entraîne dans la politiques. Que je lui rende les territoires occupés, que j’épouse dix femmes et que je lui fasse trois millions d’enfants.
SCHUMACHER : Vous pensez que j’ai le temps de faire trois millions d’enfants ? C’était tout de même votre plan pour agrandir la population. Et c’est justement sur moi que vous êtes tombé pour accroître cette population ? Dieu soit loué que les deux millions de Juifs qui sont ici ont tous un logement. Si je devais encore faire rentrer trois millions de Juifs, où trouverez-vous des endroits pour les loger ?
DZIGAN : Ne vous occupez pas de leurs logements, car ils auront tous du travail.
SCHUMACHER : Oui, mais que vont-ils faire ?
DZIGAN : Oui, que vont-ils faire ?
SCHUMACHER : C’est ce que je vous demande.
DZIGAN : Ecoutez, Kalman, je suis un homme malade, je cherche un peu de tranquillité, je vous prie, faites-moi plaisir, tenez, prenez dix livres et allez attraper du poisson ailleurs.
SCHUMACHER : Pourquoi est-ce que vous m’envoyer attraper du poisson ? Vous pensez que je suis venu ici pour attraper du poisson ? Non, je suis venu ici pour vous attraper, pour que vous me donniez vos dix livres !
DZIGAN : Comme ça ?
SCHUMACHER : Oui.
DZIGAN : C’est ça votre gagne-pain ?
SCHUMACHER : Oui.
DZIGAN : Vous vouliez attraper un brochet et vous m’avez attrapé. Rendez-moi immédiatement ces dix livres ! Et vite !
SCHUMACHER :Ne vous énervez pas. Vous vous souvenez que lorsque je vous ai dit qu’il fallait rendre, vous m’avez répondu que je parlais comme un Arabe ? Eh bien, maintenant, je vous réponds comme un Juif : on ne rend pas !!
Traduction : Arthur Langerman
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