Usual Suspects

Avec le navet L’innocence des musulmans, la presse mondiale s’est engouffrée dans la thèse bien connue de l’explication juive du désastre. Tous les journalistes nous ont expliqué que ce film blasphématoire était l’œuvre d’un entrepreneur américano-israélien. Dans la plus pure veine complotiste,on est allé jusqu’à indiquer que le film provocateur avait été financé à raison de 5 millions de dollars par 95 donateurs juifs (sic). L’information était manifestement trop précise et, surtout, rassurante pour devoir être vérifiée. On le sait, l’antisémythede la conspiration des Sages de Sion hante l’imaginaire occidental depuis le bas Moyen-Age, tout comme celui de la malignité intrinsèque des Juifs fauteurs-de-guerre et ferments de pourriture morale. Bref, le bacille se devait d’être juif, tout chrétien copte qu’il fut. Car, nous le savons désormais, ce film est bien l’œuvre de chrétiens d’Orient liés à l’extrême droite américaine.

Une mise; au point eut pourtant été bien nécessaire, compte tenu des réactions de la rue arabe. De Tunis à Islamabad, en passant évidemment par Paris, la toile arabo-musulmane s’est emparée de la folle rumeur, comme en témoigne cet éditorial assurément post-nazitiré du site Résistance musulmane,en date du 12 septembre dernier : « L’on se rend compte, et le peuple commence à bien s’en apercevoir,que des “bacilles” juifs -pas tous les Juifs bien sûr- sont systématiquement derrière la plupart des conflits et des propagandes de haine. (…) En guise de réponse, je publie ici un film, jugé antisémite -à tort, car il ne stigmatise pas tous les Juifs- et qui pourtant se base sur des faits réels : Le Juif Suss. Réalisé par les Allemands dans les années 30, il dépeint l’ascension et la chute d’un riche Juif qui a pris le pouvoir au sein d’un royaume allemand, etc. » 

L’antisémitisme tient de la psychose collective. Si seulement nos journalistes pouvaient éviter de la nourrir et/ou de s’en prendre à tous ceux qui s’en préoccupent. J’en veux pour preuve les cris d’orfraie de la presse européenne au très courageux dernier numéro de Charlie Hebdo. A lire ou à entendre nombre de nos confrères qui confondent (sciemment ?) causes et conséquences, le journal satirique ne ferait qu’attiser la haine interreligieuse. Ont-ils oublié que le propre de la caricature satirique est précisément de grossir le trait, de l’exagérer jusqu’à l’excès, pour nous forcer précisément à nous remettre en question ? Aussi limites soient-elles, les caricatures de Charlie Hebdo ne sont jamais gratuites ni -et c’est pour nous un critère essentiel- racistes ou xénophobes ! Il ne s’agit pas, en effet, de confondre anticléricalisme et racisme. Comment oublier que nous devons notre liberté intellectuelle aux centaines de caricaturistes belges, français ou italiens, qui osèrent braver les deux siècles derniers la toute puissante Eglise catholique. Si seulement, il y avait aujourd’hui en Israël l’équivalent d’un Charlie Hebdo à même de défendre l’Etat laïque israélien face aux assauts imbéciles et de plus en plus victorieux de la Synagogue.

Enfin, je ne voudrais pas terminer sans rappeler que les médias arabes contemporains sont aujourd’hui incontestablement les plus blasphématoires et racistes qui soient. Comme le souligna, en novembre 2011, dans une interview au Monde, le dominicain François Boespflug, professeur de Théologie à l’Université Marc Bloch de Strasbourg :« Au Caire, à Bagdad, Damas ou Téhéran, des caricatures sur la religion juive, issues du répertoire occidental, circulent. Elles s’attaquent aux rabbins, aux rouleaux de la Torah ou encore à des scènes bibliques. Elles visent aussi bien le peuple juif que ses institutions religieuses, mais il est notable qu’elles ont un caractère raciste que n’ont pas les images blasphématoires visant le christianisme en Occident ».

Il serait temps que notre presse dénonce, enfin, l’antisémitisme arabo-musulman et ce, précisément pour aider le monde arabe à se débarrasser de démons assurément délétères, pour eux comme pour nous.

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