En 1952, la Cour suprême des Etats-Unis fut saisie d’une affaire de blasphème (Burstyn v. Wilson). Un film de Rossellini, Le Miracle, avait été censuré. Le cardinal Spellman, au nom des catholiques américains, s’était démené dans les médias pour que le film ne puisse être distribué. Le Miracle racontait l’histoire d’une jeune paysanne italienne, arriérée mentale et fille mère qui pensait porter l’enfant de Joseph, son saint préféré, se faisait rejeter par tout le village et finissait par accoucher dans une église.
La Cour suprême, gardienne de la Constitution, n’a pas nié le caractère sacrilège ou blasphématoire du film incriminé. Mais elle a invalidé la censure et donné raison au distributeur du film. Elle a considéré qu’il n’entrait pas dans les compétences des pouvoirs publics de censurer l’expression d’idées jugées « répugnantes » par telle ou telle partie de la société. Les juges ont affirmé qu’à supposer que la Cour accepte de jouer le rôle de censeur du blasphème, elle ressemblerait à un bateau ivre, entraîné par de multiples « courants » (au sens littéral et figuré du terme), n’ayant d’autre cap que celui que lui fixeraient « les orthodoxies les plus puissantes et ceux qui crient le plus fort » (the most vocal and powerful orthodoxies). Dans ce pays dont nous moquons souvent la religiosité si visible, la liberté de blasphémer a été affirmée il y a déjà soixante ans avec une vigueur et un sens des principes peu communs.
Cet arrêt de la Cour peut-il encore être entendu aujourd’hui ? Ne voyons-nous pas un peu partout à l’œuvre les « most vocal and powerful orthodoxies » ? Ironiquement, l’affaire du film L’innocence des musulmans et ses suites si lamentables met de chaque côté en présence des acteurs qui, n’en doutons pas, méprisent cette sage décision des juges américains. A l’origine du film, on trouve des coptes très à droite soutenus par des évangéliques pro-Romney (c’est tout dire). A l’autre bout du processus, des islamistes se ruent dans la brèche pour tenter de ruiner définitivement les espoirs nés du printemps arabe.
Mais ne nous laissons pas abuser par une telle symétrie apparente. Les auteurs du film, que nous n’aimons pas, ont parfaitement le droit de le diffuser. Les salafistes, que nous n’aimons pas plus, n’ont absolument aucun droit d’intimider, de menacer et de tuer.
Charlie Hebdo, hebdomadaire satirique éminemment respectable (avec grain de sel), a publié des dessins de Mahomet dans le sillage de ces violences, comme il l’avait fait à l’époque des caricatures danoises. C’est sa manière de défendre la liberté d’expression menacée (et -il ne faut jamais perdre le nord- d’augmenter le chiffre des ventes). Une plainte a été déposée contre le journal. Ceux qui saisissent la justice essaient d’utiliser les moyens que leur offre l’Etat de droit pour arriver à leurs fins. Une telle attitude est tout à fait légitime. Mais j’espère que, comme à l’époque des caricatures danoises, ils seront déboutés et que les juges réaffirmeront de façon catégorique le droit à la liberté d’expression.
Les musulmans demandent qu’on ne fasse pas d’amalgame entre la majorité des croyants et les extrémistes vociférants. Ils ont raison. Mais inversons les termes de la discussion : pourquoi s’en prendre à des ambassades et à des écoles, sinon parce qu’on pense en termes de responsabilité collective (« des » Américains, « des » Français), c’est-à-dire par amalgame ? Les caricaturistes ont le droit de caricaturer, tant que leurs œuvres ne sont pas imposées à un public qui n’en veut pas et n’est pas obligé d’acheter un journal ou de visionner un film. A fortiori ceux qui n’ont rien à voir avec le problème ont le droit imprescriptible d’être laissés en paix et protégés.
Certes, chacun est en droit de se poser la question de savoir s’il était sage, opportun, intelligent d’user du droit à la liberté d’expression dans un contexte si volatil. Faut-il s’exprimer plus prudemment pour ne pas mettre des innocents en danger ? Mais où commence et où finit l’intimidation ? Faut-il crever l’abcès, comme a décidé de le faire Charlie Hebdo ? Est-ce responsable ? Y a-t-il moyen d’éviter cette alternative ruineuse ? Suite au prochain numéro.
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