Benjamin Netanyahou triomphe dans les sondages et le camp de la paix israélien semble paralysé.A tel point que certaines voix le considèrent vaincu. Elie Barnavi, historien israélien, et Ron Pundak, négociateur israélien des accords d’Oslo et du Pacte de Genève, analysent l’atonie du camp de la paix en Israël.
Que sont devenus les braves soldats du camp de la paix israélien ? Ont-ils disparu ?
Elie Barnavi : Ceux qui constituent son noyau dur et son moteur sont aujourd’hui anesthésiés et ils ne s’expriment plus politiquement. Ils ont été réduits au silence par la violence palestinienne. Il est difficile de parler de paix lorsque des gens se font exploser dans les rues. Amorphe et difforme, le camp de la paix n’existe politiquement que si on lui donne une expression politique. Ce fut le cas avec Yitzhak Rabin. Non seulement le Parti travailliste traduisait politiquement les idées du camp de la paix, mais un dirigeant de premier plan l’incarnait. Dès lors que le Parti travailliste devient squelettique et que son dirigeant ne se préoccupe pas de cette problématique, personne ne peut organiser le camp de la paix pour qu’il devienne une force politique significative.
Quel regard portez-vous sur la dirigeante actuelle du Parti travailliste, Shelly Yachimovitch, qui a décidé de ne plus se préoccuper du combat pour la paix ?
E. Barnavi : Ce n’est pas une erreur, c’est un crime. Elle ne se prononce que sur les questions socio-économiques. Elle prétend qu’elle ne veut pas diviser ceux qui souffrent de la crise. C’est ce qui la pousse à déclarer que les colons ne doivent pas être stigmatisés. En tenant un tel discours, elle envoie un message désastreux : la question de la paix et la problématique des territoires occupés ne l’intéressent pas. Dans ces conditions, comment voulez-vous que le camp de la paix prenne une forme quelconque. Je ne vois pas ce qui pourra changer cette tendance, sauf… une nouvelle vague de violences susceptible de réveiller l’opinion de sa torpeur, car aujourd’hui elle est complètement anesthésiée.
Ron Pundak : Shelly Yachimovitch se trompe. Le Parti travailliste peut et doit simultanément lutter pour la justice sociale et mener le combat pour la paix. Ignorer volontairement la question de la paix comme elle le préconise constitue un terrible aveu de faiblesse. Comme si elle déclarait publiquement qu’elle est à la tête d’un petit parti qui ne joue plus dans la cour des grands. Elle ne se prononce pas non plus sur les questions de sécurité et de défense. Elle marginalise le Parti travailliste qui perd sa vocation à diriger le pays.
Le camp de la paix n’a-t-il pas eu l’illusion que l’Histoire était définitivement de son côté ?
E. Barnavi : Non. L’Histoire est réellement de notre côté, même si l’historien que je suis sait bien que l’Histoire n’est pas une déesse indépendante qui prend parti pour un camp ou un autre. Peut-on envisager la défaite du camp de la paix ? Je n’en sais rien, je ne suis pas prophète. Mais que signifierait cette défaite ? Qu’il n’y aurait pas d’Etat palestinien, qu’il n’y aurait pas deux Etats, et qu’à terme il n’y aurait plus d’Etat juif. Ce serait une tragédie, non pas pour le camp de la paix, mais pour Israël. C’est envisageable, car le camp de la paix n’a jamais réussi à redevenir une force politique significative depuis l’assassinat de Rabin. Ce n’est pas la faute des militants, mais celle d’une classe politique moralement lâche, intellectuellement et politiquement inepte. L’assassinat d’Yitzhak Rabin a suscité un énorme mouvement populaire d’indignation, et politiquement, il ne se passe rien ! Il n’y a personne pour reprendre le flambeau de Rabin et faire gagner son camp. La responsabilité de Shimon Peres est terrible devant l’Histoire. Il a été au mieux inutile. Le mouvement pour la paix s’est affaissé faute de leader. On ne remporte pas une bataille politique avec des chansons et des bougies du souvenir. En démocratie, on gagne cette bataille dans les urnes. Au lieu de cela, on a laissé ce mouvement d’indignation s’étioler et s’affaiblir. La violence palestinienne s’est ensuite greffée sur cet échec, et elle a achevé la défaite politique du camp de la paix.
R. Pundak : L’Histoire était et demeure de notre côté. Il nous manque certainement une personnalité forte pour incarner notre combat et le porter à l’agenda politique, mais les idées que nous défendons sont celles qui peuvent garantir l’existence d’Israël comme Etat juif et démocratique. Ehoud Barak porte une lourde responsabilité dans la crise que connaît aujourd’hui le camp de la paix. Il avait été élu en 1999 sur un programme très clair : faire la paix. Les militants du camp de la paix, en tant qu’acteurs de la société civile, ont donc estimé que leur mission était achevée et que le gouvernement allait prendre le relais pour qu’elle soit couronnée de succès. Ehoud Barak devait traduire politiquement nos idées et nos slogans, mais il s’est emparé de cet agenda politique pour le liquider ensuite. Non pas qu’il s’y opposait, mais il a géré ce dossier avec amateurisme et il s’est montré incapable de négocier. Il a échoué à Camp David en 2000 et il s’est ensuite tourné vers l’opinion publique israélienne en répétant sans cesse qu’il n’y avait pas de partenaire. Et les gens l’ont cru. L’intifada a ensuite fait le reste. Cela a entraîné deux conséquences terribles pour le camp de la paix : ses revendications ne sont plus portées par le monde politique, et la droite, qui semblait vaincue politiquement, a soudain trouvé les ressources pour se relever et l’emporter avec Sharon d’abord et Netanyahou ensuite.
Certains ne cessent de dire que le camp de la paix a remporté la bataille des idées. Qu’en pensez-vous ?
E. Barnavi : Cela ne veut rien dire. Aujourd’hui, tout le monde s’est rallié à la solution des deux Etats, sauf l’extrême droite qui tient les rênes du pays. Même le Likoud de Netanyahou s’est rallié à la formule « Deux peuples, deux Etats ». C’est une formule creuse si on ne lui donne pas de la substance. Le camp de la paix a beau dire qu’il a remporté la bataille des idées, mais aujourd’hui il est politiquement battu à plate couture. Personne ne voit d’alternative à Benjamin Netanyahou, ni à sa politique, ni à l’augmentation constante du nombre de colons en Cisjordanie. Même quand ces derniers ont l’air de perdre une bataille et doivent démanteler une colonie, ils l’emportent malgré tout, parce qu’ils sont ensuite largement récompensés par le gouvernement qui les laisse construire ailleurs.
R. Pundak : Elie Barnavi a raison. Je pense que Netanyahou a compris que l’annexion de la totalité de la Cisjordanie prônée par son parti va à l’encontre de l’intérêt national. Il sait qu’il ne peut se débarrasser des millions de Palestiniens qui y vivent. Il s’est donc rabattu sur un autre projet : annexer la zone C de la Cisjordanie. En leur laissant 50% de la Cisjordanie, Netanyahou dit aux Palestiniens qu’ils peuvent créer un Etat indépendant. Les Palestiniens n’accepteront jamais cette solution parce qu’ils auront un Etat sans continuité territoriale, un Etat palestinien composé de bantoustans. Tout cela ne m’empêche pas de continuer à défendre la solution des deux Etats. Je ne me range donc pas du côté de cette fraction du camp de la paix qui a tiré un trait sur cette solution. L’Etat binational est une illusion romantique, une Fata Morgana qui ne fait que traduire le désespoir et l’incapacité d’agir. On peut comparer cela à la réaction d’un enfant : s’il ne parvient pas à résoudre un problème facilement, il se réfugie alors dans un rêve inaccessible.
Comment expliquez-vous que le statu quoactuel semble satisfaire les Israéliens ?
R. Pundak : Ils aiment le statu quo. Il s’agit d’une situation idéale. Ils ne souffrent plus de la violence palestinienne; les Européens sont affaiblis par la crise financière; les Américains sont paralysés et n’exigent rien de la part des Israéliens. Pourquoi faudrait-il que les choses changent dans ce contexte ? En apparence, tout va bien, mais en réalité, nous sommes en train de marcher sur une couche de glace très fine qui risque de se briser sans que nous puissions nous en rendre compte. Les Israéliens sont apathiques et ceux qui devraient réagir, comme les Travaillistes, ne bougent absolument pas. Si Shelly Yachimovitch refuse d’en parler, comment voulez-vous que ses sympathisants ou ses électeurs puissent prendre conscience du problème !
E. Barnavi : Face à cette situation, le monde juif est muet. Et s’il s’exprime, ce n’est pas dans la bonne direction. C’est pour cette raison que JCall a été créé : dire aux Juifs que l’heure est grave et qu’ils doivent prendre conscience que ce gouvernement mène Israël dans une impasse. Malheureusement, le monde juif est aussi anesthésié que les Israéliens. Pour le patriote israélien de gauche et favorable à la paix que je suis, l’horizon est sombre. C’est triste de le souhaiter, mais seul un choc pourra permettre aux Israéliens de comprendre que la situation n’est pas aussi stable et bonne qu’ils l’imaginent.
Historien israélien, Elie Barnavi est spécialiste des guerres de religion au 16esiècle. Professeur d’histoire de l’Occident moderne à l’Université de Tel-Aviv, il a exercé la fonction d’ambassadeur d’Israël à Paris entre 2000 et 2002. Il réside en Israël et est toujours conseiller scientifique au Musée de l’Europe, à Bruxelles.
Ancien journaliste au quotidien israélien Haaretz, Ron Pundak a fait partie de l’équipe des négociateurs des accords d’Oslo en 1993 entre Israël et l’OLP. Nommé directeur général du Centre Peres pour la paix en 2001, il exerce cette fonction jusqu’en 2011. Entre 2001 et 2003, il participe aux discussions qui aboutiront à la signature du Pacte de Genève entre Yossi Beilin et Yasser Abed Rabbo. Depuis 2005, il copréside le Forum israélo-palestinien des ONG pour la paix.
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