Edouard Delruelle : ‘Nous sommes face à des faits inquiétants’

Dans cet entretien, Edouard Delruelle, directeur adjoint du Centre pour l’égalité des chances, revient sur les attaques antisémites dont a fait l’objet un candidat juif à Schaerbeek.

Quel regard portez-vous sur les attaques dont Yves Goldstein, candidat socialiste à Schaerbeek, a été la cible durant cette campagne électorale ? De tous les messages visant Yves Goldstein, au moins un tract anonyme, rédigé en turc, est susceptible d’être constitutif d’incitation à la haine. Ce tract ne peut être considéré comme l’expression d’une opinion antisioniste. C’est précisément le terme « juif » qui est repris pour désigner Yves Goldstein et inciter la discrimination à son égard. Le Centre pour l’égalité des chances compte porter plainte auprès du parquet en dehors de toute agitation électorale après le 14 octobre.

Certains invoquent malgré tout la distinction entre antisionisme et antisémitisme. Qu’en pensez-vous au regard de cette affaire ? On a observé des attaques de type antisémite sous prétexte de la dénonciation de la politique israélienne. Que vient faire le conflit israélo-palestinien dans une élection communale belge, que ce soit à Schaerbeek ou à Andenne ? Je n’en sais rien. Je le mettrai sur le compte de nouvelles formes d’antisémitisme qui se parent du masque commode de l’antisionisme.

Le communautarisme génère-t-il des incidents de ce type ? La question est de savoir si l’attachement à une communauté religieuse suppose l’exclusion de l’autre ou l’obligation de se mettre systématiquement en conflit avec l’autre. La loi est déjà une balise qui conduire les candidats à ne pas tomber dans ces travers. Les partis politiques doivent aussi faire preuve de plus de fermeté en donnant à leurs candidats « communautaires » des instructions claires. A l’exception de listes marginales, on est heureusement encore dans une situation où l’immense majorité de ces candidats figurent dur des listes de partis traditionnels. On peut s’étonner que ces derniers n’indiquent pas clairement à ces candidats de ne pas aborder des sujets n’ayant pas leur place dans cette campagne électorale communale. On peut évidemment considérer que le local et le global agissent en interaction mais les partis ne peuvent pas non plus se dérober face à leur responsabilité morale et politique. Enfin, ils doivent  mieux sélectionner leurs candidats en veillant à ce que leurs propos et leurs pratiques soient conformes aux valeurs démocratiques et celles du parti.

Cela signifie-t-il qu’aujourd’hui un candidat juif ne puisse pas se présenter dans certaines communes ? C’est le message véhiculé par cette affaire qui est symptomatique par ailleurs. Bien que les propos aient été condamnés unanimement, ce n’est qu’une fois les résultats de ce scrutin connus qu’on pourra vérifier comment cette condamnation s’est traduite électoralement : soit un cordon sanitaire s’est formé autour de ces agissements inacceptables, soit ces derniers sont approuvés par l’électeur et pénètrent ainsi le champ politique. Il faut être très prudent en attribuant au communautarisme la responsabilité exclusive de ce phénomène. « L’oiseau de minerve ne prend son envol qu’à la tombée de la nuit », disait Hegel. On doit donc prendre le recul nécessaire pour analyser tout cela. Pour bien cerner les phénomènes observés, il faut d’abord voir les résultats, relier ces phénomènes localisés à la vie de la représentation politique à des évolutions sociologiques plus profondes. De cette manière, on pourra voir dans quelle mesure un électorat se détermine sur des bases communautaires et non pas sur des clivages politiques traditionnels. Il n’empêche que je suis inquiet quand j’observe la situation particulière de Bruxelles avec sa population de plus en plus diversifiée et ses communautés de en plus polarisées. L’incident en question apparaît alors comme le symptôme d’un défi à relever en matière d’intégration et de cohésion sociale.  

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