Historienne allemande spécialiste de l’occupation allemande en Belgique, Insa Meinen vient de publier La Shoah en Belgique (éd. Renaissance du livre), un livre important pour cerner le processus de déportation des Juifs, mais un livre dont certaines conclusions diluent aussi la responsabilité des autorités belges.
Insa Meinen travaille depuis plusieurs années sur la déportation des Juifs de Belgique sous l’occupation allemande. Dans son dernier livre, cette historienne nous éclaire sur le rôle de l’administration militaire allemande. « Jusqu’en juillet 1944, les hommes de la Sipo-SD, les représentants d’Heinrich Himmler en Belgique, agissaient sous les ordres de l’administration militaire. Et pour procéder aux arrestations et aux déportations des Juifs, la Sipo-SD devait obtenir l’accord de l’administration militaire. Sans cet accord, aucun train n’aurait pu partir en direction d’Auschwitz », explique Insa Meinen. Pourtant cet élément n’est pas neuf, d’autres historiens avaient déjà abordé cette question. Dans La persécution des Juifs en Belgique (éd. Complexe), Maxime Steinberg avait mis en exergue la subordination de la Sipo-SD à l’autorité militaire : « La Judenpolitik demeure de la compétence politique de l’autorité militaire et ses modalités pratiques restent sous son contrôle incontournable ».
Ce qui constitue un apport fondamental porte sur l’implication d’autres services allemands impliqués dans la traque des Juifs : la police militaire allemande etdes unités chargées de la protection des frontières. « Des fonctionnaires du service de la protection des devises, dépendant de l’administration des finances du Reich, ont participé de diverses manières à la persécution des Juifs. Ces fonctionnaires n’avaient rien à envier à la rage persécutrice de la SS », souligne Insa Meinen.
La publication de ce livre suscite pourtant une forme de malaise. Les médias le présentent comme une source de révélations inédites remettant en cause ou minimisant les travaux de Maxime Steinberg, le pionnier de la recherche sur la Shoah en Belgique, mais aussi La Belgique docile, le rapport du CEGES sur l’implication des autorités belges dans la déportation des Juifs. On peut aussi regretter que certains historiens exploitent ce livre pour dévaloriser encore les travaux de Maxime Steinberg.
« La recherche belge s’est longtemps concentrée sur les rafles, les arrestations de masse et les convocations de l’été 1942 », explique Insa Meinen. « Mais après un examen des chiffres établis par les chercheurs belges, j’ai observé que la plus grande partie des Juifs déportés n’ont pas été arrêtés lors des rafles ni des arrestations de masse, mais individuellement, en famille ou en petits groupes ». Personne n’a jamais affirmé le contraire d’autant plus que ces chiffres sont connus depuis plusieurs années. S’il est vrai que Maxime Steinberg s’est longuement penché sur les rafles et les arrestations de masse, c’est précisément parce qu’elles sont intervenues pendant une période cruciale : celle des « 100 jours de la déportation ». Entre le 4 août et le 31 octobre 1942, 16.882 Juifs sont arrêtés et déportés vers Auschwitz, soit plus de 60% des 24.916 déportés. Par ailleurs, Maxime Steinberg n’a jamais écrit que ces 16.882 Juifs ont tous été arrêtés lors de rafles. Le souci, voire l’obsession, du détail a conduit cet historien belge à questionner sans cesse les sources. Et lorsqu’il recueillait de nouvelles archives, il n’hésitait pas à revoir ses conclusions initiales.
Le concours de la police belge en question
Autre point de discorde : la participation des autorités belges dans la traque des Juifs. « Il convient de ne pas surestimer la participation des autorités belges dans la déportation des Juifs. Même avant la publication du rapport du CEGES, on est toujours parti de la thèse selon laquelle les rafles d’Anvers effectuées avec la participation de la police locale ont été d’une importance majeure pour la Shoah en Belgique. Or, si on s’appuie sur les chiffres, moins de 20% des Juifs déportés ont été arrêtés avec le concours de la police belge », relève Insa Meinen.
Même lorsqu’on lui fait remarquer que les communes belges ont confectionné un registre des Juifs, elle répond également que Maxime Steinberg et d’autres historiens belges ont donné trop d’importance à ces registres. « Dans un génocide, l’arrestation demeure le fait crucial », réagit Insa Meinen. « Il ne faut pas perdre de vue que l’enregistrement d’une population ne peut être comparé avec l’arrestation de celle-ci en vue de la déporter vers une destination inconnue. Or, lorsque les communes dressent le registre des Juifs, elles ignorent qu’il sera utilisé pour envoyer les Juifs à Auschwitz ». Maxime Steinberg a pourtant fait la part des choses, notamment lorsqu’il écrivait ceci : « A la fin 1940, il n’était certes pas bon d’être juif dans ce pays occupé, mais somme toute, ce n’était pas aussi grave qu’on l’avait craint. Le paradoxe est qu’on ne parviendrait jamais à imaginer combien c’était grave quand ça le devint… ».
Bien qu’il puisse faire l’objet de controverses, le livre d’Insa Meinen est important. Il est toutefois indispensable de le confronter à d’autres ouvrages, ne serait-ce que pour avoir un tableau complet de la Shoah en Belgique.
Lire le droit de réponse d’Insa Meinen suite à la parution de cet article.
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