Les faits. A l’heure où le choix des mots n’a peut-être jamais eu autant d’importance, les médias et les personnalités continuent d’user d’amalgames et confondent les termes à l’envi, sans se soucier des conséquences. De la même manière que « Juif » ne signifie pas « Israélien » et pas forcément « sioniste », « antisionisme » n’est pas toujours non plus l’équivalent d’« antisémitisme ». Certains veillent à distinguer clairement les deux expressions quand d’autres y voient un synonyme. Peut-on être antisioniste sans être antisémite ? Un nouvel antisémitisme est-il en train de se développer sous le masque plus commode de l’antisionisme ? Les observateurs que nous avons interrogés nous donnent leur avis sur la question.
Henri Wajnblum, membre de l’Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB) et rédacteur en chef de Points critiques, rend compte de la complexité de la situation qui prête à une rapide confusion : « On peut être antisioniste sans être antisémite » affirme-t-il. « Il y a en effet des antisionistes tout à fait sincères qui ont une autre vision pour Israël et prônent un Etat commun. Certains antisionistes sont même israéliens. Et puis, il y a des antisémites qui sont de fervents sionistes, comme les dirigeants du Vlaams Belang qui ont été très bien reçus en Israël, ou les évangélistes américains qui soutiennent Israël envers et contre tout ». Henri Wajnblum reprécise la position de l’UPJB : « Nous ne sommes pas antisionistes, nous nous revendiquons comme a-sionistes. Yossi Beilin en 1993 rappelait que le sionisme était un état de fait, que sa victoire avec l’existence d’Israël a même été reconnue par l’OLP. C’est donc une question qui ne doit plus être débattue. Maintenant, on peut continuer de désapprouver la politique israélienne et d’en discuter, sans être pour autant taxé d’antisémitisme. L’antisionisme est une opinion politique, l’antisémitisme est du racisme qu’il faut combattre. Il est évident que certains, comme Dieudonné, utilisent l’antisionisme comme façade pour exprimer leur antisémitisme, et l’UPJB les condamne, mais cela ne signifie pas qu’un antisioniste soit automatiquement antisémite ».
Pour la présidente d’« Actions in the Mediterranean » et membre de la Commission internationale des Femmes pour une paix israélo-palestinienne juste et durable, Simone Susskind, on peut effectivement être antisioniste sans être antisémite.« Le problème est dû au manque de connaissance et à l’instrumentalisation par des groupes de mauvaise volonté. On a malheureusement cessé aussi d’expliquer ce que signifie “être sioniste”. Ce n’est pas forcément être un colon, soutenir la politique de Netanyahou. Si cela consiste à défendre l’idée d’un Etat palestinien aux côtés d’Israël, avec une solution juste, je suis sioniste ». Simone Susskind exhorte la communauté juive à mettre les choses au clair.« On est tellement paniqué par cet amalgame sioniste-israélien qu’on n’est plus capable de fournir des explications à l’extérieur, or c’est un travail essentiel, et je m’efforce d’ailleurs, que ce soit en Tunisie, au Maroc, ou en Palestine, de déconstruire ces confusions. Il faut aller là où on nous accuse et cesser d’accepter que l’on colle au mot sionisme sa seule image négative. Je me définis d’autant plus comme sioniste que ces attaques sont menées, un peu à la façon “Nous sommes tous Berlinois” de Kennedy. Ce n’est pas un crime d’être sioniste. Ce qui est inacceptable, c’est de se comporter comme le font les gouvernements israéliens actuels à l’égard des Palestiniens ».
Spécialiste de l’antisémitisme et maitre de conférences à l’ULB, Joël Kotek estime que la critique d’Israël, puissance occupante de la Cisjordanie, est légitime en soi, mais il reste surpris par les dérives judéophobes du discours antisioniste. Pour distinguer critique raisonnée d’Israël et manifestation déguisée d’antisémitisme (antisionisme radical), il revient sur la différence faite entre « antijudaïsme » et « antisémitisme ».« L’antijudaïsme stigmatise le judaïsme et/ou le Juif pour ce qu’il est (un “infidèle”), tandis que l’antisémitisme s’en prend au Juif pour ce qu’il n’est pas, un suppôt du Mal, responsable des malheurs du monde. Analogiquement, toute critique d’Israël, de sa politique et de ses actions ne saurait être taxée d’antisémite. En revanche, les attitudes et les expressions anti-israéliennes ou antisionistes sont antisémites lorsque : ce qui est reproché à Israël n’est pas de l’ordre du politique, mais du méta-politique, de l’irrationnel, du fantasmatique; lorsque Israël est perçu comme représentatif du “Juif”, c’est-à-dire représentatif des traits attribués à l’image antisémite du “Juif”; lorsqu’Israël, caractérisé d’entité sioniste, est accusé de polluer, de cancériser le système mondial, d’être responsable des malheurs du monde, en général (terrorisme) et arabe en particulier (dictatures), de pratiquer une politique génocidaire, voire nazie à l’égard des Palestiniens, et de contrôler, via son lobby et sa puissance financière, la politique étrangère américaine, voire européenne. Est aussi antisémite celui qui tient tous les Juifs responsables des décisions de l’Etat d’Israël, qui exige des communautés juives de se désolidariser d’Israël, qui juge enfin l’Etat juif selon des critères différents des autres pays (double standard qui explique le boycott des seuls universitaires et biens de consommation israéliens) ». Joël Kotek résume ses propos : « S’il peut arriver que l’accusation d’antisémitisme serve à exercer un chantage moral sur les opposants à la politique israélienne selon l’idée que toute critique d’Israël serait, de fait, une manifestation d’antisémitisme, l’antisionisme radical tient bien de l’antisémitisme de par ses appels à la théorie du complot et ses représentations fantasmatiques du sioniste ».
Pour l’humoriste belge et militant laïque Sam Touzani, « l’amalgame entre antisémitisme et antisionisme ne peut être compris qu’à travers la théorie du complot mondial pour expliquer ce qui parait inintelligible. Le bouc émissaire universel reste le Juif », relève-t-il.« Il a fallu attendre la création d’Israël pour voir l’antisémitisme se transformer en antisionisme. La concurrence mémorielle entre l’esclavagisme des Noirs et l’Holocauste est apparue avec Louis Farrakhane (Nation of Islam) et reprise en France et en Belgique par Alain Soral et Dieudonné qui se sont transformés en véritables démagogues identitaires. En prenant soin de toujours dire qu’ils ne font que s’interroger, pour brouiller les pistes, comme le faisait Le Pen dans les années 80. Je pense qu’on peut difficilement aujourd’hui être antisioniste sans être, à des degrés différents, antisémite. On comprend d’ailleurs tout de suite que les propos sont antijuifs, même si on tente de nous faire croire autre chose. Pourquoi le projet sioniste, qu’on approuve ou non, n’aurait-il d’ailleurs pas le droit d’exister, à côté des autres projets de société que sont le stalinisme, l’islamisme, le socialisme… ? Ces obsédés d’Israël et des Juifs ont totalement confisqué le débat et isolent ceux qui, comme moi, prônent la nuance. C’est probablement parce que j’ai moi-même vu la haine grandir autour de moi que je suis devenu un défenseur de la mémoire. J’utilise aujourd’hui le rire dans mes spectacles pour dépassionner le débat ».
Directeur adjoint du Centre pour l’égalité des chances, Edouard Delruelle revient sur le cas d’Yves Goldstein qui illustre, selon lui, parfaitement l’usage abusif des mots. « Quel est le nœud du problème ? Ce n’est pas l’antisionisme en tant que tel, mais bien l’usage du mot “sioniste”. Dans tous les cas qui nous ont été soumis, nous avons fait le constat que lorsqu’on parle de “sioniste”, on désigne toujours des Juifs, alors que théoriquement, des non-Juifs pourraient aussi être visés. Mais ce n’est pas le cas. D’autre part, ceux qui font usage de ce mot le rapportent aux symboles mêmes de l’antisémitisme, aux clichés qui relient les Juifs à l’argent, au complot, au cosmopolitisme… ». Edouard Delruelle poursuit par une réflexion juridique : « La grosse difficulté qui subsiste est quelle solution trouver pour lutter contre cet antisémitisme qui se cache derrière une position en apparence “respectable” ? Va-t-on vers une situation similaire à celle du négationnisme, qui a finalement dû être incriminé, avec les débats permanents que l’on sait ? En tout cas, il est essentiel que la communauté juive répertorie, collecte et déconstruise les discours de ceux qui utilisent le mot « sionisme » de façon abusive, pour accumuler du matériel et avancer sur le plan juridique en essayant de créer une jurisprudence. Si l’on peut démontrer que l’intention d’un auteur de message est antisémite et que le contexte corrobore cette intention, avec un caractère systématique, répété, il n’est pas impossible qu’on puisse entamer des actions judiciaires, même si le mot “Juif” n’apparaît pas».