Le prix Nobel de la paix a été attribué cette année à l’Union européenne. Cette nouvelle a été fraîchement accueillie en Israël où la plupart des Israéliens blâment l’Europe pour ce qu’elle fait, mais aussi pour ce qu’elle s’abstient de faire au Proche-Orient.
Les lauréats du prix Nobel de la paix se suivent, mais ne se ressemblent pas. Barack Obama était, en 2009, l’heureux élu. Aujourd’hui, c’est l’Union européenne qui a été distinguée. Dans les deux cas, la nouvelle a été fraîchement accueillie en Israël, même si les raisons diffèrent. Alors qu’en littérature, en chimie ou en économie, c’est une œuvre accomplie que l’on célèbre, le prix Nobel de la paix couronne une bonne volonté, non des résultats confirmés et entérinés par l’Histoire. Ainsi, l’opinion israélienne estime que si les membres du jury l’ont décerné à juste titre à Sadate et Begin, le prix obtenu en 1994 par Rabin, Peres et Arafat apparaissait en revanche comme un non-événement, sinon rétrospectivement une farce sinistre. D’autres se souviennent avec nostalgie et regret de cette période révolue et gardent l’espoir que tout n’est pas perdu.
Inopportun et incertain ?
La plupart des observateurs ont pointé le caractère insolite de la récompense décernée à l’Union européenne. Ni un homme, ni une femme, pas même une organisation, vingt-sept pays d’une institution sont, cette année, les lauréats. Cependant, loin de se congratuler, ils ont grise mine. Le moment choisi pour décerner le prix a suscité l’ironie. N’est-il pas le plus inopportun, sinon le plus incertain de l’histoire de l’Europe ? Le jury d’Oslo a souhaité offrir un lot de consolation pour exprimer sa solidarité et sa gratitude envers l’Union européenne aux prises avec une crise économique sans précédent et dont les effets demeurent encore imprévisibles. Mais qu’on ne se méprenne pas, ce n’est pas le prix Nobel d’économie qui va lui être remis. C’est bien pour ce que l’Union européenne a su accomplir qu’elle est distinguée : elle a non seulement été une zone de stabilité, elle a empêché la guerre et l’a bannie de ses pratiques et de son vocabulaire. A cet égard, elle mérite ce prix amplement et depuis longtemps. N’invoque-t-on pas rituellement la réconciliation franco-allemande comme exemple pour ne pas désespérer d’une paix au Moyen-Orient et, en général, dans le monde ?
Un paradoxe mérite cependant d’être noté. Depuis la fin de la Guerre froide et l’écroulement de l’Union soviétique, des Etats membres de l’Union européenne n’ont jamais été si engagés dans des opérations militaires : la guerre du Golfe (la première), l’Afghanistan, la Libye et plusieurs conflits en Afrique et en Asie. Un peu partout dans le monde, mais pas au Proche-Orient.
Critiques sévères
C’est sans doute sur ce terrain que le bilan de l’Union européenne est le plus décevant, sinon carrément médiocre. Sur ce point, les critiques en Israël ont été sévères et pour des raisons diamétralement opposées. Les uns reprochent à l’Union européenne de manquer de conviction, d’être paralysée par son passé génocidaire et colonial, ou par l’hégémonie américaine, tandis qu’inversement, les autres voient dans le moindre communiqué de Bruxelles une ingérence intolérable. N’était-ce pas Lieberman en personne qui déclarait que l’Europe devrait balayer devant sa porte avant d’aller donner des conseils à Israël ? L’Europe n’a pas encore fini d’extirper l’antisémitisme d’extrême droite comme en témoignent les progrès électoraux que ces listes engrangent, et voilà qu’elle sécrète, malgré elle, un antisémitisme d’origine musulmane. On ne saurait sous-estimer le problème. Il en est cependant parmi les Israéliens qui, derrière leur indignation exubérante, se réjouissent secrètement.
Pour ce qui est du Moyen-Orient, l’Union européenne a bien changé. En 1980, avec la Déclaration de Venise, elle fut la première à reconnaître la représentativité de l’OLP avant même que celle-ci n’ait aboli sa charte et reconnu Israël. Aujourd’hui, rongeant son frein, l’Union européenne envisage de signaler par une étiquette les produits fabriqués dans les implantations. Elle s’immisçait autrefois non sans risque ni audace dans une question politique majeure en vue de favoriser une réorientation de l’OLP de la lutte armée vers une stratégie diplomatique. Aujourd’hui, elle se contente de préconiser une mesure symbolique qui ne changera rien à la situation. Pour donner plus de poids et de cohésion à une politique commune, les Etats-Unis, la Russie, l’ONU et l’Europe s’étaient résolus à parler d’une même voix et voilà qu’ils sont devenus muets tous les quatre. Pour un quartet, c’est plus qu’une fausse note, c’est un fiasco général qui mérite les huées. Il est vrai que l’instabilité dans le monde arabe, le massacre permanent en Syrie et la nucléarisation de l’Iran ont chassé la cause palestinienne et la paix israélo-arabe des préoccupations mondiales et européennes. Il est plus vrai encore que Netanyahou n’a d’autre politique que celle du statu quo tandis que la direction palestinienne ne sait plus à quelle stratégie se vouer. Jusqu’à la prochaine intifada.
Soutien généreux au camp de la paix
Il est facile de blâmer l’Europe pour ce qu’elle fait, comme pour ce qu’elle s’abstient de faire. Cependant, c’est aux Israéliens et aux Palestiniens de régler le conflit. Le test du passeur demeure toujours pertinent. Les responsabilités de l’Europe ne sont pas du même degré ni du même ordre. Si Palestiniens et Israéliens sont incapables de faire bouger les lignes, l’Europe ne pourra pas les sauver malgré eux. Cependant, le jour, où la paix adviendra, lorsque l’on vous fera le récit de celles et de ceux qui en Palestine et en Israël ont cru la paix possible tandis que leurs concitoyens respectifs les prenaient pour des traîtres ou des collabos, il ne faudra pas oublier de signaler le rôle de l’Union européenne qui soutient à bout de bras la plupart des associations israéliennes et israélo-palestiniennes engagées dans le combat en faveur de la paix. N’ayant jamais touché le moindre shekel des pouvoirs publics, elles parviennent à mener leur action grâce aux fonds européens que la droite israélienne voudrait interdire par une loi scélérate pour étouffer définitivement ces initiatives généreuses.
Les premières pierres de la construction européenne ont été posées, rappelons-le, grâce à la ténacité, la volonté et l’espoir qui habitaient Adenauer, Schumann et Alcide de Gasperi, sans oublier Jean Monnet et Paul-Henri Spaak. Les peuples voulaient-ils alors de l’Europe unie ? Rien n’est moins sûr. A cet égard, au lieu de l’attribuer globalement à l’Union comme telle, il eut été peut-être plus judicieux de l’attribuer à l’institution qui incarne le mieux le dépassement des réflexes nationalistes : la Commission européenne.
Jean Halperin, un Mensch
S’il y avait un prix Einstein de la paix décerné chaque année à une personnalité juive pour son œuvre et son action en faveur de cette valeur que le judaïsme a promue avec d’autres religions et d’autres philosophies, cet homme auquel je veux rendre hommage ici l’aurait mérité. Parce qu’il redoutait les honneurs et la publicité, il est probable également qu’il les aurait discrètement repoussés. C’est de Jean Halperin qui vient de disparaître des suites d’une longue maladie dont je voudrais vous parler. Il a été l’une des figures les plus marquantes, l’un des pionniers les plus dévoués de la renaissance intellectuelle et religieuse du judaïsme européen aux lendemains de la Shoah.
Le Colloque des intellectuels juifs de langue française est son œuvre maîtresse à laquelle son nom sera indéfectiblement lié. Le premier de ces colloques portait sur la Conscience juive, et le dernier (39e édition), consacré à la Paix, s’est conclu par le témoignage bouleversant et prémonitoire de David Grossman sur ce que la guerre défait en Israël et ce que la paix pourrait réparer. Ces Colloques sont passés à la postérité grâce à leur édition régulière, grâce aussi aux leçons talmudiques délivrées par Emmanuel Levinas. Inlassablement, Jean Halperin a rassemblé, organisé, ouvert et clos les colloques, puis surveillé de près la publication de leurs actes.
Sa probité, son exigence, sa modestie ont été ses maîtresses vertus; mais aussi sa curiosité, sa vivacité, son intelligence, son écoute. Ce fut un homme singulier. Un homme fidèle et libre. Il sut admirablement être lui-même dans ces deux registres dont il voyait la complémentarité. Il fut plus que tout un homme de dialogue, entre les religions, entre la science et la foi, opposant à tout particularisme l’exigence de l’universel et à tout universalisme la réalité des identités particulières. Homme de la Diaspora, il estimait qu’on pouvait pleinement s’intégrer en Europe, jamais totalement. Il se réjouissait de pouvoir aller à Moscou, à Istanbul, à Paris, d’y entrer dans une synagogue, serrer la main à des Juifs, leur dire « Shalom » et se sentir chez soi, ailleurs que chez soi, et ressentir une satisfaction spirituelle et existentielle pour cette dispersion.
Quant à Israël, il avait pour cet Etat, et pour tous ceux qui l’habitent, une proximité, une intimité qui le rendait particulièrement sensible à ses destinées et à ses orientations. Là aussi, il oscillait entre une compréhension maternelle et bienveillante et une exigence paternelle qui lui fit tenir la déclaration suivante : « Israël a évidemment une responsabilité particulière, il faut qu’il soit exemplaire, ou alors il ne faut pas qu’il soit ». Cette exigence, faut-il ici le clarifier, n’a jamais pu être récupérée par quelque détracteur d’Israël que ce soit. Car elle s’enracinait dans cet Ahavat Israël qui n’était guère pour lui une berceuse lénifiante, mais un appel constant à se dépasser.
Il a été incontestablement ce Mensch que Regards désigne chaque année. C’est sa voix que je voulais faire entendre; c’est sa voie qu’il nous incombe de poursuivre.
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