Juif à Bruxelles, faut-il être inquiet ?

L’identité juive serait-elle une tare, on va finir par se le demander. Les élections communales du 14 octobre 2012 auront été l’occasion de prendre le pouls dans la capitale belge, auprès des élus issus de la communauté juive. L’antisémitisme semble désormais s’exprimer librement. Un constat interpellant.

Le Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB) aura attendu l’après-élections pour réagir aux événements de ces dernières semaines, « une période électorale entachée d’une poussée sans précédent de manifestations antisémites », estime le président Maurice Sosnowski dans son communiqué.« A Ixelles et à Schaerbeek, des candidats appartenant à la communauté juive furent la cible d’attaques parce que Juifs. A Schaerbeek, c’est une véritable campagne de haine qui s’est déchainée sous prétexte d’antisionisme. Dans un contexte de scrutin communal, par nature étranger au conflit israélo-palestinien, ces événements illustrent une fois de plus combien l’antisionisme est devenu une expression contemporaine de la judéophobie. (…) Plus inquiétant, le phénomène ne se limita pas aux groupuscules extrémistes coutumiers de ce genre d’ignominies. Il fut également le fait de candidats présents sur les listes de partis démocratiques »…

Messages antisémites sur le net, tract nauséabond diffusé en turc dans les boites aux lettres de la commune, la campagne d’Yves Goldstein, 2e sur la liste PS à Schaerbeek et bourgmestre f.f. potentiel dans le cas où Laurette Onkelinx se voyait élue, n’aura en effet pas été facile. Le principal intéressé s’est vu soutenu publiquement par sa tête de liste qui a finalement déposé plainte au Centre pour l’égalité des chances. Il souhaite toutefois prendre du recul avant de s’exprimer sur cette affaire.

Plaintes infondées

Tête de liste Ecolo, à Ixelles, Yaron Pesztat s’est vu lui aussi pris à partie lors des dernières élections, voyant son front tagué d’une étoile juive sur une affiche de campagne où il pose aux côtés de la 2e de liste, Zakia Khattabi. « Bien sûr que cela m’a choqué, même si de mon côté, en treize ans de vie politique, je n’ai jamais rencontré le moindre incident. », confie-t-il. C’est un événement unique, peut-on en tirer des conclusions ? ». Il s’étonne surtout de l’exploitation médiatique qui en a été faite : « Je n’en ai plus entendu parler, jusqu’à ce que La Capitale me demande de réagir à la photo zoomée diffusée sur le Net par Philosemitisme.be. J’ai trouvé effrayant que cette photo zoomée devienne la réalité, alors qu’elle n’en était qu’une représentation et donnait au sujet bien plus d’importance qu’il n’en avait. Ce qui m’est arrivé n’a rien de comparable avec l’affaire Goldstein qui est gravissime  ».

Si Yaron Pesztat ne semble pas avoir souffert de ses origines, ils sont plusieurs à témoigner des difficultés à assumer leur identité juive dans l’exercice de leur mandat. Députée bruxelloise et candidate MR aux élections communales à Ixelles, Viviane Teitelbaum affirme en être régulièrement victime. « Je me souviens des élections fédérales de 2007 où je me présentais à la Chambre. J’avais participé aux débats dans le cadre des accords de coopération de la Région bruxelloise et ma photo de campagne a été remplacée sur le Net par un dessin “Sionismo No !!”. Lors d’un débat en 2010, Rachid Zegzaoui (Observation citoyenne) est venu crier que sioniste était égal à fasciste ! En fin de soirée, le modérateur a été obligé de me faire raccompagner. Je garde la liste de tous les courriers insultants, le dernier m’écrivait que Les Juives sont des salopes qui méritent de se faire violer !. A chaque fois, j’ai porté plainte, signalé les faits à antisemitisme.be. Cela a été classé sans suite », regrette celle qui continue sur son blog à faire les frais de sa judéité.

Tête de liste FDF à Forest, Marco Loewenstein raconte les obstacles qu’il a rencontrés, notamment pour constituer sa liste, en prenant l’exemple d’un très bon profil qui partageait les idées du parti, mais qui après s’être engagé, s’est désisté, « pour des raisons aucunement liées au parti, mais aux pressions de l’entourage ». Le futur échevin forestois se souvient aussi, lorsqu’il était conseiller communal, avoir fait face à quelqu’un « qui refusait de signer une pétition au motif que mon nom le dérangeait ! J’ai déposé plainte pour antisémitisme auprès de la police, même si elle a d’abord refusé de l’acter, la jugeant infondée »…

Comme les nombreux politiques qui ont exprimé leur indignation, Marco Loewenstein et Viviane Teitelbaum jugent les faits inadmissibles. Ils restent en revanche convaincus qu’il ne suffit pas de condamner. Les politiques auraient-ils leur part de responsabilité ? « Il est certain que faire circuler des motions pour le boycott de Dexia, la flottille de Gaza ou l’opération Plomb durci, dans les enceintes communales, en dehors de satisfaire un électorat potentiel, ne fait que propager le conflit israélo-palestinien et remonter les communautés les unes contre les autres », pointe Marco Loewenstein. « Nous avons des défis communaux bien plus importants à relever ». « L’importation du conflit dans les communes, au Parlement, nous fait devenir des cibles directes », confirme Viviane Teitelbaum, qui dénonce une interprétation des faits dénuée de toute analyse politique. « Il est normal que le ministre des Affaires étrangères soit interpellé sur le sujet, il n’est pas normal que le conseil communal soutienne la suspension d’un accord de coopération avec Israël ! Cela ne fait que gonfler les tensions jusqu’à ne plus les contenir, pour déboucher sur le “Retourne dans ton pays !” lancé à la jeune Océane par une de ses camarades, il y a tout juste un an ».

PS, Parti Sioniste

Pour Joël Kotek, historien et auteur de plusieurs ouvrages consacrés à l’antisémitisme et à l’antisionisme, « l’affaire Goldstein est partie d’un article posté par Pierre-Yves Lambert, un obsédé des origines ethniques, qui ne cessera par exemple jamais de rappeler le vrai nom du journaliste Serge Dumont (Maurice Serfati), comme si le fait qu’il soit d’origine juive induisait un point de vue sioniste ! Que ne lit-il ses articles pour se convaincre de l’inanité de ses présupposés racialistes ».

Selon Joël Kotek, les propos antisémites tenus à l’encontre du candidat PS à Schaerbeek par un public essentiellement arabo-musulman révèlent une libération totale de la parole. « Cette population n’entretient pas cette culture de la honte antisémite et n’a donc pas de frein pour exprimer tout haut ce que les Français pensaient dans les années ‘30. Un candidat juif est un candidat sioniste. Difficile de dire s’il s’agit d’ignorance ou d’antisémitisme. Ces gens parlent comme ils pensent et leur pensée est malheureusement nourrie par des médias extrémistes ». Que peuvent faire les politiques ? « Il faudra un jour songer à interdire certaines chaines satellitaires… En attendant, le Parti socialiste a bien fait de réagir en portant plainte et en osant enfin utiliser le mot “antisémitisme”.Quand on voit le parti Islam qui a obtenu un élu à Molenbeek, ou Egalité (avec Nordine Saïdi), on se rend compte que les médias n’éteignent pas suffisamment les feux ». Il souligne : « L’essentialisation est non seulement dangereuse, mais totalement absurde. Le fait d’être d’origine juive ou arabo-musulmane n’augure d’aucun comportement politique particulier. J’en veux pour preuve l’(ex)député bruxellois Mahfoudh Romdhani. Tout respectueux qu’il soit et à juste titre de ses origines, ce Belge natif de Tunisie est l’exemple même de l’humaniste laïque européen ». 

Paradoxalement, Yves Goldstein et Yaron Pesztat, visés pendant la campagne, sont depuis leur engagement politique, très éloignés du militantisme communautaire. En outre, ils n’ont jamais caché leur position très critique envers la politique israélienne et prônent la création d’un Etat palestinien aux côtés d’Israël.

« Quand je suis entrée au Parlement, j’ai eu l’impression qu’une étoile jaune se posait sur moi, même si ma volonté a toujours été de défendre des valeurs et non une communauté », constate Viviane Teitelbaum. « Mais le communautarisme ambiant et la radicalisation de certains quartiers nous rattrape, une dualité énorme s’est installée, une opposition entre les communautés à laquelle nous nous retrouvons mêlés, malgré nous, comme acteurs. J’ai choisi de ne pas me laisser faire. Il suffit d’ailleurs que je réagisse contre l’antisémitisme sur mon blog pour recevoir de nouveaux messages antisémites… ».

Pour le politologue Pascal Delwit, les élections, comme toute intervention dans la sphère publique, génèrent des dérapages de type xénophobe, raciste ou antisémite. S’il reconnait « une parole décomplexée » dans les sentiments exprimés, selon la logique des réseaux sociaux, il considère en revanche la situation plutôt meilleure aujourd’hui, comparée au climat détestable des élections de 1982 et de 88. « On se souvient des propos racistes de Nols à Schaerbeek ou de ce dérapage d’un échevin à Forest qui, non content d’un accord de coalition, avait jeté de la monnaie vers les partenaires en les traitant de “Sales Juifs” ». Depuis longtemps, on note dans le chef d’un certain nombre de citoyens un antisémitisme latent ou explicite. Ajouté au développement de la communauté d’origine maghrébine et aux tensions liées au conflit israélo-palestinien, le dérapage se fait vite et le débat autour d’une position politique débouche alors sur le rejet d’une personne, du simple fait de son appartenance à une communauté donnée. Il y va de notre responsabilité de ne pas se risquer à lancer un débat très difficile à maitriser. Introduire ce débat qui plus est dans le scrutin communal est à tout le moins périlleux ».

Positif

Désormais échevin à Forest, Marco Loewenstein a souhaité mettre les choses au clair en prévenant le Collège qu’il s’opposait à pareilles motions dans le cadre du Conseil communal. Quant au bourgmestre de Schaerbeek Bernard Clerfayt, interpellé par Maurice Sosnowski, il a assuré au président du CCOJB qu’il avait sommé Adnan Bel Khatir, le candidat de sa liste, auteur du tweet insultant, de présenter ses excuses à Yves Goldstein. Il n’a heureusement pas été élu…

On gardera pour conclusion les mots du Ministre-Président de la Région bruxelloise, Charles Picqué, au diner de collecte du CCLJ, le 13 octobre 2012 : « Je ne suis pas coutumier des messages optimistes et pourtant je souhaiterais réellement faire preuve d’optimisme. Vous avez raison d’être inquiets, ce qu’on a vu est inacceptable et doit être condamné, les politiques ont d’ailleurs été nombreux à le faire. Mais nous avons aussi toutes les raisons d’être optimistes en voyant les vraies potentialités qui existent pour faire changer les choses ». Dans son communiqué, le CCOJB invitait les politiques à vite se ressaisir. Espérons qu’il ait été entendu.  

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