René Goscinny a donné vie à Astérix et au Petit Nicolas, mais il était le papa d’Anne. Elle n’était qu’une enfant lorsqu’il est mort brusquement. Un chagrin dont elle ne s’est jamais remise. Voici une lettre émouvante à celui qui ne l’a pas vue grandir.
En quoi ce livre vous a-t-il permis de « remailler les passerelles » avec votre père ? Les souvenirs représentent la matière la plus volatile qui soit. Une fois écrits, ils ne s’oublient pas. Les choses de l’enfance s’effacent, puis remontent à la surface. Mon père a disparu en 1976, alors j’ai eu envie de lui raconter ce que j’ai vécu après sa mort. Non pas de façon intime et anecdotique, mais de manière universelle. Cette lettre dense a été écrite rapidement, or elle a mûri pendant trente ans. Oui, c’est super d’être la fille d’un gars qui a fait rire la planète, mais il avait ses zones d’ombres… la Shoah. Mon père a perdu la majeure partie de sa famille, mais il n’en parlait jamais. Raconter la grande Histoire par la petite histoire est une façon d’éclairer sa personnalité, pas si légère que ça.
Quel était son rapport au judaïsme ? Il était semblable à ceux qui sont nés dans les années ’20 et qui ont directement souffert de la Shoah. Il m’a transmis tout ça de façon subliminale, un peu comme une brume omniprésente. Le rapport de mon père à ses racines était discret, voire « secret », mais il ne se posait pas la question, tant il était juif. C’est d’ailleurs l’une des premières choses qu’il a confiée à ma mère, goy. Ce lien était plus identitaire que religieux. Son dernier voyage a été Israël. Ma mère avait souffert, un an avant, d’un cancer du sein. Notre monde s’est écroulé, tant on redoutait la condamnation. Peut-être que cette destination et le souhait de glisser un papier dans le Mur des Lamentations sont liés à cette peur.
Pourquoi « faut-il tout apprendre » quand on grandit sans père ? L’inconscient met en place des éléments qui nous aident à survivre et à tenir debout. Je pouvais revoir ou entendre mon père dans des images télé, sentir son parfum, regarder ses vêtements, que ma mère n’a jamais jetés. Qu’est-ce qui faisait sa présence ? Je me suis accommodée de son absence en lui offrant différents visages, or c’est le disparu que je cherchais chez les autres. Perdre mon père a été une chose triste, mais être privée de son regard et de son jugement a été compliqué. Comment la petite fille pouvait-elle devenir une femme ? La psychanalyse m’a enseigné à « faire le deuil du deuil ». On ne peut pas réécrire l’histoire, mais on doit apprendre à apprivoiser ses douleurs. Autre leçon : parler aux vivants plutôt qu’aux fantômes.
Ce livre est-il une déclaration d’amour ? Non, c’est une « déclaration de manque ». J’ai toujours dit à mes parents que je les aimais, mais cette lettre rappelle, à ceux qui sont là, à quel point mes parents me manquent. C’est en devenant mère que j’ai réalisé cet abîme. La mienne ne s’est jamais remise de la perte de mon père, elle en est morte. C’est angoissant de voir son parent malheureux, or ça a été mon lot quotidien de 9 à 25 ans. Mon papa n’appartenait pas qu’à moi, mais j’ai du mal à distinguer René Goscinny, le créateur, de celui qui me faisait des câlins. L’écriture est une passion, mais est-ce aussi une façon d’être fidèle à mon père ? J’ai écrit ce texte dans une espèce d’urgence et d’intimité, comme s’il était revenu le temps de 80 pages. Il m’a enfin donné l’autorisation et la légitimité d’écrire.
Synopsis
« Je n’ai été fidèle qu’à toi. D’une fidélité irréelle ». Anne Goscinny gère l’œuvre de son père, mais elle est aussi écrivain. Voici son livre le plus intimiste et le plus humaniste. Il s’inscrit dans une collection qui vise à « écrire la lettre jamais écrite ». La petite fille n’a que 9 ans quand René Goscinny s’écroule chez son cardiologue. Le choc est trop brutal, alors elle reporte son amour paternel sur d’autres figures. Tendre, drôle et puissant, le texte révèle également les tourments d’un homme hanté par la Shoah. Comment vivre ? « Tu sais, papa, c’est compliqué de devenir adulte sans père. Je ressemblerai toujours à un vieil enfant. L’innocence en moins ».
Anne Goscinny, Le bruit des clefs, éditions Nil
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