Les femmes du bus 678

Il y a des faits qui demandent qu’on descende du bus ou du train en marche pour s’arrêter sur une réalité, celle du harcèlement sexuel, par exemple. Le jeune réalisateur égyptien Mohamed Diab* brise un silence pour raconter les maux quotidiens dont souffrent les femmes du Caire.

Mohamed Diab a saisi l’ampleur du harcèlement sexuel en Egypte en réalisant ce film. Il a alors pris conscience que ce phénomène était devenu quotidien dans les rues égyptiennes. Ce fléau du pays est aussi un tabou dont personne ne parle. A l’époque, une enquête avait montré que deux tiers des hommes s’en étaient rendus coupables d’une manière ou d’une autre; que 98% des femmes étrangères de passage en Egypte et 83% des femmes égyptiennes en avaient été victimes.
« L’une d’entre elles, Noha Rushdi, a osé affronter son agresseur – et l’a d’ailleurs fait condamner à trois ans de prison », explique Mohamed Diab. « C’était le tout premier procès pour harcèlement sexuel en Egypte, en 2008. Je l’ai suivi et ai entendu les quolibets contre la victime à l’audience. J’ai ensuite conduit des interviews dans mon entourage, auprès de femmes qui, généralement, gardaient le silence : ni ma mère, ni ma sœur, qui en ont probablement été victimes, ne m’en avaient parlé. C’est assez facile de ne pas y croire, ou d’en nier l’importance… J’ai été stupéfait de ce que je découvrais ! Je me suis beaucoup inspiré du procès de Noha Rushdi pour mon film ».

Faut-il attribuer la responsabilité de ce fléau récurrent à la religion ? « Ce n’est pas à cause de l’islam, comme je le lis parfois dans les médias occidentaux. Je suis musulman pratiquant, ma religion ne me recommande pas d’attaquer les femmes, mais, bien au contraire, d’aider mon prochain – ce que j’ai essayé de faire avec ce film… », insiste Mohamed Diab. A noter aussi que les deux pays où les femmes souffrent le plus de harcèlement sexuel sont l’Inde et le Mexique. Au Mexique, qui n’est pas un pays musulman, des bus pour hommes et des bus pour femmes existent désormais… « Le point commun entre ces pays est plus économique que religieux », poursuit le réalisateur. « L’Egypte est un pays croyant, c’est vrai, et notre foi, comme beaucoup d’autres, nous recommande d’arriver vierges au mariage. Mais si les conditions économiques -notamment la question du logement- vous empêchent de vous marier avant 30 ans, imaginez la frustration… ».

Les réactions des personnages masculins du film sont surprenantes. C’est la question épineuse de la masculinité en Egypte, et plus largement dans les pays arabes, qui y est abordée. « Là encore, cela n’a rien à voir avec l’islam, cela remonte à une tradition plus ancienne », relève Mohamed Diab. « L’image de la masculinité est faussée, déformée. Rien ne doit arriver à votre femme, même si ce n’est pas de sa faute. Des tas d’Egyptiens réagiraient comme Cherif, jugeant leur compagne “souillée” ». Le réalisateur reste convaincu qu’il faut changer cet état d’esprit. C’est ce que dit le film : pour ces femmes agressées, la violence n’est pas une solution. « Chez nous, le premier cadeau romantique qu’un homme donne à sa fiancée, c’est une bombe d’auto-défense ! », affirme Mohamed Diab. « Il faut que les femmes prennent la parole, qu’elles envoient ces types en prison. Un agresseur que vous laissez partir, c’est une autre femme que vous contribuez à blesser ».

On est frappé par l’incommunicabilité entre les hommes et les femmes et même entre femmes. Le cinéaste saisit les ravages des agressions quotidiennes sur ces victimes et leurs répercussions intimes et sociales. L’excellent jeu des actrices ainsi que l’approche humaine du réalisateur apportent à ce film égyptien peu commun, une dimension hélas universelle confirmée -au cinéma- par de nombreux documentaires ou encore dans Femme de la rue, le film réalisé en caméra cachée par la jeune Sofie Peeters dans les rues de Bruxelles et qui témoignait du machisme et des insultes quotidiennes que subissent les femmes…

* Sorti un mois avant la Révolution, le film a connu un succès considérable en Egypte, suscitant de vifs débats. Le réalisateur a dû répondre à quelques procès. Il les a tous gagnés.

Film « Les femmes du bus 678 » de Mohamed Diab (VO sous-titré français – 1h40)

Lundi 12 novembre 2012 à 21h15, dans le cadre du 12e Festival du Cinéma Méditerranéen de Bruxelles

Infos : www.cinemamed.be

Sortie en dvd : 7 novembre 2012

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