Rivon Krygier : Judaïsme et homosexualité : L’équation impossible ?

La Maison de la Culture juive propose au CCLJ un nouveau cycle d’étude, pour aborder sans tabou la question de l’homosexualité à travers les sources traditionnelles du judaïsme. Sans imposer ses vues, le monde religieux a toute la légitimité de s’exprimer dans le débat public, comme l’affirme dans l’entretien qu’il nous a accordé le Rabbin Rivon Krygier qui animera les conférences.

L’homosexualité est-elle encore un tabou au sein du judaïsme ?

Une grande partie du monde religieux est très mal à l’aise, même en porte à faux, avec cette question, puisque certains versets sont, au départ, problématiques. Dans le Lévitique, l’homosexualité est interprétée comme « abomination » (Toeva). Quant à l’homosexualité féminine, elle a été évoquée dans la tradition orale comme une forme de luxure, non acceptable. Dans tous les cas donc, l’homosexualité telle qu’elle apparait aujourd’hui de manière visible dans la société est en rupture avec les interprétations classiques sur le sujet.

Pour quelle raison abordez-vous ce sujet maintenant ?

Parce que c’est une problématique qui remonte très fort dans l’actualité, en France, mais aussi au niveau européen et mondial, autour des questions subséquentes qui découlent de l’acceptation de l’homosexualité. Va-t-on jusqu’à accepter le mariage homosexuel ? Va-t-on légiférer pour une homoparentalité, c’est-à-dire un statut égal des deux partenaires, qui suppose une acceptation de l’adoption, voire le don d’ovocytes ou de gamètes en vue de gestation ? Il s’agit d’un débat civil, universel. Les religions sont concernées, parce qu’elles sont concernées par le débat public et les religieux ont des choses à dire sur les questions éthiques qui touchent la société. Avec des vraies questions sur le plan religieux : Est-ce qu’on accepterait un rabbin homosexuel ? Des mariages homosexuels ? Est-ce qu’on accepterait d’entériner une homoparentalité dans la loi juive ? Même si sur le plan civil, la Belgique a tranché sur un certain nombre de choses, le débat n’est pas terminé et la société reste divisée.

Au sein du judaïsme, l’opinion a-t-elle évolué en suivant les mentalités ?

Je pense que ces trente dernières années, le monde occidental en général, et le monde juif en particulier, y compris religieux, a évolué sur ces questions. Les plus orthodoxes sont restés sur les positions plus classiques, considérant l’homosexualité comme une abomination à combattre avec énergie, mais même dans le milieu religieux, notamment massorti et libéral, il y a eu des changements de perspectives tout à fait significatifs. Ce qui m’intéresse dans ce cycle, ce n’est pas uniquement de débattre d’idées, mais de montrer quelles sont les sources traditionnelles et quelles sont les prises de position adoptées ces dernières décennies dans les différents courants du judaïsme. Comment une évolution possible fait son chemin, comment aussi sur un plan personnel il est possible d’évoluer sur une question aussi centrale, jusqu’à en arriver aux questions débattues d’aujourd’hui.

Qu’avez-vous pensé de l’intervention du Grand Rabbin de France Gilles Bernheim ?

Je ne mettrai pas l’accent dans mon cycle sur l’aspect sensationnel « d’accord », « pas d’accord ». Maintenant, à titre personnel, si j’estime cette prise de position justifiée, je ne rejoins pas son point de vue. J’ai beaucoup d’amitié et d’admiration pour Gilles Bernheim, mais je ne souscris pas à son argumentation. Il y a des confusions. Cette idée qu’il n’y a pas de « droit à l’enfant », et que sur base de cette idée, il n’y a pas à accorder aux homosexuels le droit d’adopter, n’est pas un argument qui tient la route. Parce que s’il n’y a pas de « droit à l’enfant », il n’y a pas non plus de « privilège à l’enfant ». Tout le monde est d’accord que le « droit de l’enfant » est prioritaire. Maintenant, ceux qui disent que les homosexuels ne seraient pas capables de défendre le droit de l’enfant doivent le prouver en démontrant que tel enfant élevé par un coup homosexuel serait dans une position bien plus défavorable que celui élevé dans une famille monoparentale ou dans des couples hétérosexuels dont l’instabilité est devenue la norme. La question de comment la religion intègre le phénomène de l’homosexualité requiert un point de vue nuancé.

A qui s’adresse votre séminaire ?

A toute personne, religieuse ou non, sensible à ce débat de l’homosexualité, et de l’homoparentalité notamment, dans la société. De la même façon, à ceux qui sont attachés à leur judaïsme, même sur un plan laïque, et qui peuvent avoir envie de comprendre ce qui dans les sources traditionnelles, dans la culture juive, a été dit sur la question, avec les évolutions des courants contemporains sur cette question. C’est un débat de culture, par-delà les questions religieuses. J’espère bien sûr que des personnes homosexuelles qui ont envie de savoir viendront, mais ce cours est bien sûr ouvert à tous. Tout individu qui a un sens éthique devrait s’intéresser à cette question.

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