Aleksander Zanzer, directeur de la Centrale juive de bienfaisance d’Anvers et responsable du site internet d’information juive Jewish News One (JN1), a créé la polémique en dînant avec Marine Le Pen dans un restaurant casher bruxellois. Pourquoi entreprendre une initiative aussi troublante ? Aleksander Zanzer s’en explique.
Dédiabolisation. Voilà le leitmotiv de Marine Le Pen depuis qu’elle dirige le Front national (FN) hérité de son père. Pour transformer ce rassemblement de toutes les chapelles de l’extrême droite française en un parti de droite « décomplexée », des changements doivent intervenir.
Fini les bons mots sur les Juifs, ou du moins en public. Pour apparaître présentable, il faut se débarrasser de l’antisémitisme. Dans sa nouvelle stratégie de conquête du pouvoir, les Juifs ont même un rôle à jouer : celui des idiots utiles. D’autant plus que l’ennemi du FN, c’est le musulman qui islamise la France et transforme les Français de souche en colonisés. Marine Le Pen dit alors aux Juifs ce qu’ils veulent bien entendre : qu’ils sont agressés par les musulmans et qu’ils sont les victimes de l’islamisation de la France. Dans ce contexte, le passé, c’est le passé, il faut regarder ensemble vers l’avenir. Le vieux piège « des ennemis de mes ennemis sont mes amis » fonctionne parfaitement.
Nous sommes tous intrigués par cette opération séduction envers les Juifs. C’est ce qui pousse les médias à lui tendre le micro. Et si ce micro est celui d’une radio ou d’une télévision juive, Marine Le Pen accourt. La tentation est grande même si on sait tous, ou à peu près, qu’elle n’est pas bête et qu’elle fera tout pour montrer qu’elle est casher et qu’il ne faut pas avoir peur.
« Montrer la réalité »
« Le Front national a une réputation de négationniste. Il a des choses à dire et cela intéresse le public », réagit Aleksander Zanzer quand on lui demande pourquoi il tient à interviewer Marine Le Pen. « Si le FN ne modifie pas ses positions sur le passé, il faut le montrer au public. Si en revanche Marine Le Pen déclare que chaque négationniste va être exclu du FN, c’est aussi une information importante. Ignorer les déclarations de Marine Le Pen n’a pas de sens. Un journaliste doit montrer la réalité telle qu’elle est. Il est aussi important que ses électeurs puissent observer le moindre changement dans le comportement d’un parti toujours associé à l’antisémitisme. Cela peut être une publicité, mais cela peut aussi influencer la conscience des gens. Plus le parti est extrémiste, plus les opinions de ses leaders sont suivies. En tout cas, c’est beaucoup plus intéressant pour la presse d’écouter des personnages controversés que le « mainstream ». C’est ça le journalisme. C’est aussi la raison pour laquelle vous me posez des questions aujourd’hui » !
Personne ne nie que la mission du journaliste soit d’informer, mais on peut deviner l’association désastreuse que pourront faire les spectateurs lorsqu’ils verront que c’est une télévision juive qui laisse Marine Le Pen s’exprimer. Cette dernière exploitera cet entretien comme un instrument de communication qu’elle maitrisera bien. « Accepter une rencontre avec la seule chaine internationale juive dans un restaurant casher est une forme de séduction. Je ne le nie pas », répond Aleksander Zanzer. « Cela suscite au même moment un intérêt médiatique… Regardez les réactions. D’un autre côté, on peut se poser la question de savoir ce que est pire : un FN qui appelle son public à la haine des Juifs et au négationnisme, ou un FN qui renie le négationnisme et cherche à se rapprocher ? Personnellement, j’aurais préféré qu’avant 1945 les Allemands cherchent un rapprochement avec les Juifs; alors j’aurais pu connaître mes grands-parents. Vous allez me dire que Marine Le Pen cache ses vraies intentions. Là aussi, c’est le travail du journaliste de les démasquer ».
Aleksander Zanzer a d’autres activités que celles de JN1. Il dirige également la principale institution sociale juive d’Anvers : la Société royale de bienfaisance juive, mieux connue sous le nom de Centrale juive. Lorsqu’il revêt cette casquette de dirigeant communautaire, la question du rapprochement de la communauté juive avec l’extrême droite doit être posée. « Mon opinion personnelle est qu’il est toujours néfaste quand on se rapproche de n’importe quel extrémisme, de gauche comme de droite », rétorque-t-il. « Les propos antisémites du PVDA à Anvers valent ceux de l’extrême droite. Malheureusement, le monde a changé. C’est de plus en plus difficile de dire quel parti politique a la meilleure approche envers la communauté juive, et je cherche encore un parti qui correspond à cette définition. L’antisémitisme augmente partout et la sécurité de la population juive ne s’améliore pas. Nous devons rester vigilants, sans nous enfermer dans des idées appartenant au passé. L’antisémitisme commence par la confusion entre Israélien et Juif et finit par le négationnisme ». Le problème, c’est qu’à force de vouloir se libérer des prismes du passé, on risque de faire preuve d’amnésie et de trahir la mémoire des tragédies que le peuple juif a vécues. Tragédies auxquelles les fondements de l’extrême droite contemporaine sont intimement liés.
Pas besoin d’un dessin
L’initiative prise a été largement condamnée au sein de la communauté juive de Belgique. Même le président du Consistoire israélite de Belgique, Julien Klener, est monté au créneau pour exprimer sa désapprobation.
Ces condamnations ne laissent pas Aleksander Zanzer de marbre, même s’il les écarte rapidement : « Je les comprends très bien. J’ai un respect démesuré pour le professeur Klener. Je le connais depuis des années. C’est une personnalité sans égale en Belgique. Mais j’aurais souhaité qu’il me téléphone et me demande les détails avant de se prononcer ».
Aleksander Zanzer se montre en revanche moins diplomate lorsqu’il songe aux critiques émises par Elie Ringer, l’ancien président du Forum des organisations juives d’Anvers. On s’aperçoit alors que l’enjeu est bien éloigné de la question essentielle du rapport à l’extrême droite. « Je peux comprendre qu’Elie Ringer s’inquiète du peu de publicité que lui et le Forum bénéficient dans la presse. Il est évident que des intérêts personnels et des rancunes sont en jeu. Le Forum d’Anvers essaye de casser l’unité qui existait avec le CCOJB. Par ailleurs, le Forum est une organisation qui n’organise jamais d’élections. Pour des raisons obscures, Elie Ringer est passé du poste de président à celui de président d’honneur, pour terminer vice-président ! Comme les dirigeants du Forum peuvent se compter sur les doigts d’une seule main, le système Poutine-Medvedev est utilisé. Il faut aussi savoir qu’en 2004, le site internet juif anversois Goedkosjer a écrit que le combat de Ringer et celui de Vlaams Belang sont les mêmes. C’est peut-être la raison pour laquelle il essaye d’empêcher que se produise un reportage sur l’extrême droite ».
Ces inimitiés communautaires et ces attitudes ambigües ne doivent pas détourner notre attention du problème que constitue l’attitude actuelle de l’extrême droite envers les Juifs. Pour se forger une opinion, fions-nous plutôt à un chercheur réputé comme Jean-Yves Camus. Ce spécialiste de l’extrême droite décortique depuis de nombreuses années les publications internes et externes du FN. Il en tire à chaque fois la même conclusion : « Il n’y a pas un numéro qui n’ait pas au moins trois pages consacrées à la dénonciation du CRIF, du Consistoire israélite, du lobby israélien… Pas besoin d’un dessin pour comprendre que le naturel revient à chaque fois au galop ».
Lire notre article Marine Le Pen mange casher à Bruxelles !
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