Chacun cherche son Suss

Rien de pire que le « je » en journalisme. D’autre part, impossible de l’éviter pour un article des plus personnels : raconter comment cet homme, David Susskind, a transformé ma façon de réfléchir, d’agir… et d’écrire. Car, c’était cela, « mon » Suss.

J’ai toujours apprécié cette histoire : « Quand le bucheron est entré dans la forêt, tous les arbres se sont mis à trembler. Tous, sauf un arbrisseau qui s’écria : « N’ayez pas peur, le manche de sa hache est des nôtres » ».

D’abord  pour son optimisme naïf, ce côté « on a tout de même de la chance dans notre malheur » qui me semble très juif. Et parce que j’ai été cet arbrisseau. Moi aussi, j’ai pris la parole pour énoncer avec fierté des vérités dénuées de sens.

Mais je l’aime surtout parce que je connais la suite de l’histoire : cette fois-là, le bûcheron ne fit que traverser la forêt pour se rendre au village. Et quant il eut disparu, les grands arbres regardèrent de haut le bavard intempestif.  

L’un d’eux le prit même à part. Et, tout en me secouant comme un prunier, Suss m’apprit quelques bricoles pas inintéressantes : que le taureau se fait tuer parce qu’il fonce sans réfléchir, par exemple.

Ou que, même si c’est agréable, il est parfois contre-productif de rosser ses adversaires. Qu’il faut choisir avec soin le moment de lancer une guerre (entendre : le consulter d’abord). Qu’il convient de penser large et surtout penser haut.

Que tout ce qu’on fait ou dit à des conséquences auxquelles il vaut mieux penser. Avant, si possible. Bien entendu, persuadé que j’étais d’avoir inventé le bourgeon, je n’ai d’abord prêté qu’une attention distraite à ces balivernes.

Et puis, après quelques crises où tout le monde m’est tombé dessus, y compris des « amis » bien intentionnés, j’ai fini par écouter et même appliquer ses conseils. C’est ainsi qu’au fil des ans, Suss est devenu mon maître à penser.

Oui, de nos jours, l’expression est étrange, quasi incompréhensible : nous n’avons plus l’équivalent des Sartre, Camus, Malraux… Nos petits maîtres actuels préfèrent les chemins des plateaux de télévision à ceux de la pensée.

Mais pour moi, Suss était un seigneur en matière politique. Je suis persuadé qu’il s’agit d’un don, qu’il l’avait reçu et que son passage par la rude école du militantisme communiste avait affiné cette arme redoutable.  

Peu, mieux que lui, savaient jauger une situation, distinguer l’essentiel de l’accessoire, se fixer des buts réalistes et se donner les moyens d’y parvenir. J’ai toujours pensé que c’était pour cela qu’il s’entendait si bien avec les politiciens.

Il jouait le même jeu qu’eux, de manière similaire et avec un plaisir équivalent. Serait-il né ailleurs et en d’autres temps, qu’il n’aurait déparé à la tête d’un parti ou dans un conseil des ministres.

« Il n’y a plus d’ombre »

Il a choisi le judaïsme, nous offrant cette chance de le compter parmi nos dirigeants. Grâce à son intelligence et son entregent, notre communauté a longtemps exercé une influence sans commune mesure avec notre minuscule taille.

Bien sûr, nous avons d’autres brillantes personnalités au sommet de nos organisations. Des erreurs de casting aussi, de ceux qui laissent leur mémoire ramper entre les pavés de l’histoire. Mais Suss, un demi-siècle durant, a dominé de la tête et des épaules les uns et les autres.

Et moi, dans mon coin, au gré d’une réunion, le vendredi soir dans notre restaurant, autour d’un café,  je pouvais toujours passer mes idées à la moulinette de sa finesse. S’il en restait quelque chose, je pouvais foncer. Lesté de quelques bons arguments auxquels je n’avais jamais songé, en plus.

C’était cela, « mon » Suss. Une machine politique bien plus efficace, bien logique, bien plus subtile que moi. Une présence rassurante quand on en vient à constater qu’on a de moins en moins d’arbres au-dessus de soi. Et qu’on se sent toujours un arbuste.

Il paraît que, lorsqu’un de leurs grands cheikhs disparait, les Bédouins se lamentent et crient : « Il n’y a plus d’ombre ». Ici, un an après sa disparition, j’écris toujours, je ne sais pas faire grand-chose d’autre.

Et que les adversaires que nous combattions n’ont pas disparu, loin de là. Ils tiennent même le haut du pavé, ces jours-ci. Il m’arrive toujours d’écrire plus vite que je ne pense. Mais je me soigne.

Je m’informe davantage, je me relis plus, je me demande si c’est la bonne idée, le bon moment, le bon ton.  Et comme je ne m’écoute pas toujours, j’ai d’autres amis qui me suggèrent aimablement de la boucler.  

Oui, oui, mais ce n’est pas pareil. Il me manque un regard mi- courroucé mi- amusé, la passion qui monte au quart de tour, une voix qui gronde : « Minute, minute ! »  Il me manque l’ombre. Il me manque Suss.

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