Comment, Levy, vous êtes juif ?

Décidément, le prurit antisémite démange aussi une (petite) partie de la magistrature française. C’est ce que le juge Albert Levy, magistrat à Lyon, a pu constater ces derniers jours. Et c’est loin d’être la première fois.

On croirait un remake de « Rabbi Jacob » en plus bête : au début de ce mois, un avocat lyonnais, Me Alexis Dubruel, plaidait dans une affaire de droit de visite pour une grand-mère paternelle contre une mère. A priori, pas de quoi brandir les tables de la loi.

Jusqu’à ce qu’il demande tout à trac la récusation du juge. Dans cette requête, Me Dubruel présentait « des constatations dont la matérialité n’est pas contestable » : déjà, il avait constaté que le père de l’accusée se prénommait « Moïse ».

Pour vérifier ses soupçons, il avait alors consulté Wikipédia. Et oui : l’encyclopédie en ligne confirmait que ce prénom était aussi celui du fondateur de la religion juive. Bon, personne n’est parfait, se dit sans doute alors l’avocat.

Mais, mû par une conscience professionnelle digne de tous les éloges, il vérifia aussi ce que le site disait de « Lévy ». Et, devinez quoi ? C’était aussi un nom juif, en référence aux Lévites, membres, selon la Bible, d’une des douze tribus d’Israël !

Le manque d’impartialité était donc flagrant. Le risque de collusion évident. Constations incontestables. Sauf que sa requête a suscité colère et indignation tant chez les magistrats que les avocats lyonnais.

De son côté, et bien qu’il porte le nom très français de Meyssonier, le bâtonnier de Lyon a aussi été moyennement amusé par la démarche : il a saisi le conseil de discipline qui n’a pas encore tranché.

Mais, de son côté, le premier président de la Cour d’appel de Lyon a sèchement rejeté la « requête aux fins de récusation » de Me Dubruel, en lui infligeant une amende de 750 euros, le maximum prévu par la loi dans ce genre de cas.

Le juge Lévy a très mal pris l’affaire, lui.  Il faut dire que, question attaques antisémites, il a déjà eu son compte. Il en avait déjà subi (assorties de menaces de mort) dans les années 1990 alors qu’il travaillait comme substitut du procureur de la République à Toulon.

Il travaillait à l’époque sur plusieurs affaires concernant la mairie de la ville, détenue alors par un membre du FN, Jean-Marie Le Chevallier. Albert Lévy avait engagé des poursuites contre la femme du maire pour discrimination à l’emploi.

Il avait aussi enquêté sur l’assassinat de M. Poulet-Dachary, un des adjoints du maire. Et accusé ce dernier de subornation de témoins. Sans oublier une autre retentissante affaire : l’assassinat de Yann Piat. 

« Tant va Levy au four… »

Dans celle-ci, une des rares élues du FN avait quitté avec fracas son parti, ne cessant par la suite de dénoncer les liens entre la classe politique locale et le milieu mafieux. La thèse officielle faisait pourtant de son meurtre une simple vengeance de truands.

Mais le substitut Lévy avait mis à jour plusieurs indices allant à l’encontre de cette théorie qui arrangeait beaucoup de monde. C’est dire s’il était en odeur de sainteté auprès des autorités de la ville… Tout comme chez certains de ses collègues magistrats.

En 1998, une juge l’avait même mis en examen pour « violation du secret de l’instruction » dans une affaire de malversations commises par la mairie FN de Toulon (A. Lévy sera relaxé en 2006).

Entretemps, il avait eu droit dans le « Journal de l’Association professionnelle des magistrats » à un délicieux jeu de mots, rappelant la grande époque de J.M. Le Pen : « Tant va Lévy au four qu’à la fin il se brûle ».

L’auteur de cet épatant trait d’humour, avocat général à la Cour de cassation, fut par la suite condamné pour injure à caractère racial et mis d’office à la retraite. Et puisqu’on parle de sanctions, on notera aussi celles infligées au maire de Toulon,  Jean-Marie Le Chevallier.

Celui-ci a été condamné en 2001 à un an de prison (avec sursis), cinq ans d’inéligibilité et 30.000 francs d’amende pour subornation de témoin. Puis à une autre année (toujours avec sursis) et 100.000 francs d’amende pour détournements de fonds et abus de confiance…

Les tribulations du juge ne se sont pas arrêtées là : en avril 2012, la police découvrait qu’Albert Lévy était sous la menace d’un enlèvement par un groupe islamiste, « Forsane Aliza » (dissous depuis), à cause de son nom juif.  Encore des gens qui passent leur temps sur Wikipédia…

Et, à présent, l’imbécillité tranquille de cet avocaillon… Cela commence à faire beaucoup. Pas assez cependant, on en est persuadé, pour que le juge Albert Lévy cesse de se battre pour la justice de son pays.

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